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Quelle lecture du Coran retenir dans l’Islam?

Publié le 09 septembre 2011 par Copeau @Contrepoints

Pour l’Institut Turgot, le démographe et auteur Yves Montenay revient sur les querelles qui peuvent exister sur la compréhension du Coran dans l’Islam.

Quelle lecture du Coran retenir dans l’Islam?

Coran en Arabe (CC, el7bara)

Il se trouve que j’ai eu quasi simultanément sous les yeux trois textes s’appuyant sur le Coran pour justifier des analyses très différentes.

Ma réflexion sur ces trois textes est un prolongement des débats sur l’islam et les musulmans qui ont déjà eu lieu sur ce site (NdContrepoints: le site de l’Institut Turgot).

Ces trois textes sont les suivants :

- « Le Coran et l’Occident« , de Jacques de Guenin et de Jacques Peter, qui recense les passages violents et agressifs du Coran, puis signale que les musulmans n’en font en général pas systématiquement usage.

- Un mémoire d’un de mes étudiants à l’ESCP, qui approuve la réforme du statut de la femme au Maroc, estime qu’elle devrait aller encore plus loin pour une égalité complète, et s’appuie pour cela sur de nombreuses citations du Coran, ainsi quasiment promu féministe.

- Un ouvrage très universitaire par sa masse de données et de références analysant les opinions des musulmans vivant en Europe, et concluant que l’intégration se fait assez naturellement, si on excepte l’exacerbation réciproque d’une frange islamophobe et d’une frange islamiste. La partie qui nous intéresse ici, puisque nourrie de références au Coran s’intitule « le calvinisme musulman », expression qui dans l’esprit de l’auteur, probablement musulman lui-même, a une signification plus économique (« webérienne ») que religieuse.

Mon premier point sera d’évoquer ces différentes interprétations, et le deuxième de m’étendre davantage sur cet ouvrage, puisqu’il prolonge également le débat sur les rapports entre islam et libéralisme.

Les différences d’interprétation du Coran ont d’abord des raisons techniques déjà évoquées, et sur lesquelles je serai donc bref :

- l’archaïsme de la langue, éloignée de l’arabe standard contemporain et a fortiori des différents dialectes arabes effectivement pratiqués, archaïsme encore compliqué par une expression imagée et poétique conformément aux usages de l’époque, « musique » qui ne passe pas dans les traductions françaises. Notons que les œuvres alors les plus populaires célébraient le vin et les femmes, et que le Coran puis la tradition ne sont pas à 100 % austères sur ce dernier point,

- les circonstances de « descente » de cette « récitation » (dont Mahomet lui-même disait qu’il en avait parfois oublié des passages) ; on distingue notamment traditionnellement les versets « mecqois » et « médinois », les premiers, issus d’une méditation dans le désert, étant d’inspiration plus classiquement religieuse, et les autres, postérieurs, étant des réponses aux nécessités opérationnelles de la direction d’un État en guerre dans le désert au septième siècle – donc à adapter aux circonstances d’aujourd’hui pour la plupart des musulmans, ou au contraire à prendre à la lettre pour « les salafistes »,

- les circonstances de l’écriture du texte : la version actuelle a été définie après la mort de Mahomet à partir d’une collection de fragments collectés par le Calife et classés par ordre de longueur, et non dans l’ordre logique ou chronologique, ce qui complique le compréhension du message.

La deuxième cause de différences dans l’usage du Coran est tout simplement historique et géographique : les commentaires se sont accumulés au fil des siècles, se fragmentant entre les différents chiismes, les diverses écoles sunnites et des civilisations très variées, des confréries sénégalaises à l’ouest aux influences hindoues et bouddhistes à l’est, en passant par des variantes beaucoup plus rudes dans certains déserts ou hautes montagnes.

Une illustration de tout cela est la querelle, que je trouve vaine, entre l’affirmation d’un islam « pacifique et tolérant » et l’affirmation inverse.

Il faut rester factuel et constater ce qui se passe en pratique. Un musulman est tel que « on » l’a formé. « On » étant d’une part les parents (qui ont chacun leur propre civilisation et expérience, par exemple celle d’avoir eu des amis – ou des ennemis – français au Maghreb), d’autre part le système scolaire qui va la plupart du temps du catastrophique au médiocre, ce qui est compensé pour certains par l’enseignement privé ou dans l’ex métropole, et enfin par le milieu environnant, qui est plus ou moins ouvert sur le reste du monde.

Le résultat est bien sûr qu’une partie des musulmans se veulent et sont effectivement « pacifiques et tolérants » et que l’autre ne l’est pas. Nous sommes dans la pratique sociale et non dans la théologie.

Je passe maintenant au livre signalé plus haut. Il s’agit de l’ouvrage de Arno Taush et Hichem Karoui, Les musulmans : un cauchemar ou une force pour l’Europe ? L’Harmattan, mars 2011.J’en ai fait un compte rendu pour les Clionautes, un réseau d’enseignants d’histoire et géographie. Pour ne pas être trop long et ne pas trop m’éloigner de leur domaine, j’y parle surtout de la recherche sur l’état d’esprit et l’intégration des musulmans européens et ai plus brièvement résumé la partie centrale du livre qui développait « le calvinisme » des musulmans, expression à entendre au sens d’une prédisposition au libéralisme. C’est ce dernier point que je vais maintenant développer.

Dans ce qui suit, je vais évoquer « l’auteur », la rédaction me semblant être celle d’un musulman, donc probablement Hichem Karoui. Il s’agit en effet d’une présentation « sympathisante » du Coran, qui illustre donc comment un même texte peut être lu de façons très variées.

L’auteur commence par une compilation du Coran et remarque la forte présence des termes économiques comme commerce, aumône, propriété, richesse, or, contrat et… bétail (comme chez les Romains, où « pécuniaire » vient de « tête de bétail »).

Il rappelle que le mot Jihad a certes une signification militaire, très logiquement remarquée par les adversaires au détriment de son sens général d’effort. Cet effort peut être guerrier, bien sûr, mais aussi spirituel ou économique, et, dans ce dernier cas, ressemble fort à l’esprit d’entreprise.

De même, les mots « entreprendre » et « entreprise » apparaissent plusieurs fois dans le Coran, mais là aussi dans un sens général, à la fois militaire, économique et spirituel (ce qui pourrait correspondre à l’état d’alors de la vie quotidienne, à la fois marchande et guerrière, mais aussi rythmée de veillées poétiques et philosophiques).

Une autre compilation du Coran fait ressortir le rôle de la raison dans tout processus d’intelligence du texte (l’auteur réagit visiblement à la réputation du Coran de demander une exécution mécanique et soumise de la lettre du texte, et s’oppose donc ainsi aux salafistes) ; en particulier il estime que les versets agressifs ne sont pas des commandements bons en tout temps et en tout lieu mais ont une signification limitée liée à un contexte de guerre, tandis que les plus tolérants le sont à un contexte de fin d’hostilités. Et il en veut comme preuve que c’est bien ainsi qu’ils sont compris par la quasi totalité des musulmans, les autres étant des « marginaux et déviants ».

La compilation du Coran continue pour mettre en évidence ce qui est favorable à la propriété privée et à sa transmission familiale, au profit, au travail (présenté comme analogue à la « beruf » de Marx Weber, que l’on peut traduire par « dévouement au travail professionnel »), au salariat, considéré comme normal (on est loin du marxisme).

Tout cela est résumé par les commentateurs occidentaux (voir page 81 et suivantes) :

« les relations réciproques entre Dieu et l’homme sont de nature strictement commerciale. Allah est le marchand idéal. Il inclut l’univers entier dans ses relevés de compte. Tout est calculé, chaque chose est mesurée. Il a institué le livre de comptes et les balances et se pose en modèle pour les affaires honnêtes. Certaines dettes sont remises car Allah n’est pas un débiteur implacable. Le musulman fait un prêt à Allah ; il paye le paradis d’avance (cela rappelle certains protestants) ».

Tout cela, toujours d’après l’auteur, est particulièrement vérifié dans le cas de l’émigration vers l’Europe, puisque la cause de la migration est de s’enrichir (à mon avis, les contraintes politiques et sociales en sont également une cause, mais il est vrai qu’elle sont inextricablement liées à l’échec économique du pays de départ). L’auteur est donc optimiste pour l’intégration, puisqu’elle lui paraît être une conséquence logique de la participation à la vie économique. Il conclut donc que les musulmans « sont une force pour l’Europe ».

Les sceptiques peuvent penser que tout cela est un peu biaisé par la religion probable de l’auteur. Mais justement, il est intéressant d’avoir ce point de vue « d’en face ». Une autre objection possible est que l’auteur fait l’impasse sur l’assistanat. Mais il pourrait répondre que ce problème vient des pays européens et non de l’islam.

On peut aussi remarquer qu’en s’appuyant sur le Coran l’auteur tombe dans le travers qu’il dénonce au début de son livre : s’intéresser aux textes et non à ce que font effectivement les individus. Toutefois une grande partie du livre étant composé d’enquêtes sur les dits individus, on peut penser qu’il ne cherche qu’à se dédouaner auprès des « lettrés ». C’est une attitude fréquente, qui me rappelle le flot de références historiques utilisés par les démographes algériens à l’époque où ce pays a abandonné sa politique nataliste pour la limitation des naissances. L’islam est certes neutre dans ce domaine et n’a pas de « croissez et multipliez », mais il leur paraissait néanmoins prudent de « se border » du côté des autorités religieuses. Cette attitude est aussi celle de mon étudiant cité plus haut, qui justifie son féminisme à coups de citations du Coran.

J’en reviens donc à ce que je soulignais dans le débat sur islam et libéralisme : il y a les textes et leurs interprétations variées, il y a les États musulmans et leur socialisme ou leur libéralisme « pour les copains », et il y a des individus musulmans également extrêmement variés. Il faut donc bien préciser de quoi on parle.

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