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L’hésitation (3)

Publié le 25 février 2008 par Vincent

Le Sauveur était parti, les textes, mutilés ou cachés. Le sable ne les ferait revenir à la surface que des siècles plus tard, à une époque où trop de clés manqueraient pour qu’on les comprenne. Il restait heureusement la tradition orale. Les vieux racontaient parfois de drôles d’histoires et les enfants les écoutaient. Même s’ils ne comprenaient pas tout, ils écoutaient attentivement et plus tard, devenus à leur tout vieux, ils raconteraient à leur tour, perpétuant la tradition orale :

« De ciel en ciel, d’ange en ange, tout se passait au départ à merveille. Chacun répétait la formule rituelle de beauté et de vérité. Les cieux s’engendraient les uns après les autres. La géographie céleste était cristalline, limpide. Et puis …

 A quel ange le drame se produisit-il ? Le troisième, paraît-il. L’ange sans nom s’apprêtait à répéter la formule rituelle quand tout à coup il hésita …

Les cosmologues ont des avis divergents. D’après certains, c’est parce que l’ange fut saisi d’un doute. Pour d’autres, il fut pris de vertige. Tous sont unanimes cependant : c’est à ce moment là que la nostalgie, la tristesse,  la solitude seraient nées.

L’ange avait pris conscience qu’il était seul et il hésitait à perpétuer cette solitude. Par son hésitation, il avait fait apparaître le temps, le monde, les hommes. Car l’éternité ne connaissait pas l’hésitation, elle connaissait les cycles, les rites, les processions. Hésiter dans l’éternité, c’était introduire quelque chose d’étranger, de ténébreux.

Plus rien ne fut alors comme avant. On parla de pré éternité et de post éternité. Il y avait avant l’hésitation de l’ange et après. S’était engouffré dans la brèche une fraction de seconde qui était suffisamment grande pour qu’un monde y apparaisse et des êtres avec un avant et un après. Des fils de l’hésitation. Nous. »

*****

Ceux qui en étaient restés à la pré éternité ne savaient pas. L’éternité, c’est lisse, c’est régulier. Le changement y est un non-sens. C’est pour cela que l’ange du sixième ciel et celui du huitième ciel ignoraient tout de ce qui venait de se passer. Tout continuait de ciel en ciel, d’ange en ange sans que personne ne prit garde au retard.

Mais l’éternité a ses miracles aussi et au dessus des anges, les archanges veillent. Et l’archange du troisième ciel savait que l’ange du troisième ciel avait, chose impensable, retardé tous les cieux. Le troisième ciel était à présent le dixième. La bureaucratie céleste était en émoi. Que faire ?

Le plus grave des archanges, chargé d’expliquer la situation en haut lieu,  était bien embarrassé. Un ange étant éternel ne pouvait agir qu’en toute éternité, c’est-à-dire sans avance ni retard. A moins que … Serait-il possible qu’au dessus des archanges existât quelque chose d’autre ? Un dieu ?

L’archange remit à son chef un rapport succinct mais habilement tourné : étant donné que c’est un ange éternel qui est à l’origine du retard, une seule conclusion s’impose : ce retard fait partie de l’éternité. Nous n’avons pas à nous inquiéter : prévue par elle, il sera rattrapé par elle. Forcément. CQFD.

Sur le rapport, c’était parfait. Mais ce qui était inquiétant, c’était que très loin en bas, il y avait une masse informe, grisâtre, en gestation. Elle allait bientôt devenir quelque chose d’autre, d’insondable. Une sorte d’ombre à l’éternité. Pour chasser un désagréable pressentiment, l’archange prêta l’oreille au chant des serviteurs du ciel. C’était beau, harmonieux. Quelle joie !

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