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L'homme des jeux (Banks)

Publié le 25 février 2008 par Vincent

medium_Banks_jeux.jpgNouveau compte-rendu aujourd'hui avec ce qui reste le plus accessible des ouvrages de Banks: L'homme des jeux. Le plus accessible ne veut pas dire ici le moins riche car, comme d'habitude chez cet auteur, on sera servi ! Mais commençons par le début ...

Banks n'est pas un auteur facile peut-on lire ça et là. Il est vrai que L'usage des armes, Le sens du vent ou Une forme de guerre (pour nous limiter au cycle de la Culture)  ne sont pas des romans de SF alimentaires (comme on peut en trouver chez Silverberg ou d'autres auteurs qu'on ne citera pas ici) dont on lit quelques pages le soir avant de s'endormir. Les ingrédients classiques du livre qui se lit facilement: intrigue linéaire, personnage identifiables donc caricaturés par souci de lisibilité, absence de trop longue description pour ne pas ennuyer le lecteur ... Banks va à contre-courant de telles facilités et pour cause, ce qu'il cherche, c'est à construire une oeuvre littéraire (qui se trouve être de la science fiction mais c'est d'abord une oeuvre littéraire). L'énorme avantage qu'on a à acheter L'homme des jeux, L'usage des armes ou Une forme de guerre, c'est qu'on sait qu'une fois lus, on les relira. La construction de L'usage des armes, par exemple, est telle que ce n'est que vers la fin du roman que tout s'éclairera et qu'on pourra relire tout le livre et comprendre ce que l'on avait (forcément) mal compris depuis le début.

L'homme des jeux  a pour thématique le jeu. Dick avait déjà dans Loterie solaire évoqué avec bonheur une société dont le système politique reposait sur le jeu (mais se fondant sur le hasard et non le mérite du joueur). Banks fait encore mieux en invoquant l'affontement de deux conceptions du jeu. La première, c'est celle du protagoniste Gurgeh qui fait partie de la Culture. Joueur émérite, c'est LA référence en matière de jeu. Bien entendu, le début du roman sous-entend que l'ennui, le déclin ne sont pas loin et que Gurgeh se doit de trouver un défi à la hauteur de son talent. Circonstances spéciales, le service peu scrupuleux d'infiltration des mondes non culturés, lui en offre un sur un plateau: l'empire d'Azad repose sur un jeu complexe  où chacun joue et rejoue sa place hiérarchique. On lui propose d'y aller (durée du voyage: 5 ans, mais ce sera autant de temps gagné pour se familiariser avec toutes les subtilités du jeu azadien).

Deux conceptions du jeu s'affrontent donc. D'un côté le jeu loisir, où l'on ne risque jamais grand chose , gratuit en quelque sorte (car issu d'une Culture hédoniste qui considère que le plaisir donné par le jeu est en soi l'intérêt et la récompense),  de l'autre un jeu plus archaïque qui instaure des rapports de domination forts/faibles, maîtres/esclaves, un jeu où l'on peut tout gagner ou tout perdre ( gagner, c'est prendre du pouvoir, perdre, c'est être mutilé dans tous les sens du terme). Evidemment, le premier type de jeu nous paraît bien plus familier et préférable que le second.   Le roman, sans renier frontalement cette préférence, amène tout un faisceau de faits qui la nuancent: Gurgeh est dans la problématique du pouvoir puisqu'il quitte la Culture pour ne pas être accusé de tricherie (ce qui montre que son statut reposait sur le jeu comme dans l'empire azadien) et pour devenir meilleur joueur qu'il n'est. Il est azadien dans l'âme (et n'est-ce pas pour cette raison que Circonstances spéciales a jugé bon de l'envoyer là bas ?). A l'inverse, l'empire d'Azad, s'il est cruel, "barbare" (mais tout anthropologue ou ethnologue se méfie d'un tel terme depuis Lévi Strauss, n'est-ce pas ?), est sans doute moins hypocrite que la Culture dans son approche de la vie.

Très révélateur à cet égard la plainte du drone (un robot) Mawhrin-Skel qui n'appartient pas à Contact à cause de sa nature et qui jette à la figure de Gurgeh: " Tout est une question de chance. Seule reste la chance quand le talent s'épuise. C'est grâce à la chance que j'ai hérité d'une allure qui n'a pas plu chez Contact, c'est elle qui a fait de vous un grand joueur-de-jeux". La Culture ne pourra jamais être totalement égalitaire, il y aura toujours une part de hasard, de jeu donc: "Ah ! Comme tout est merveilleux au sein de la Culture, n'est-ce pas Gurgeh ? Nul n'y meurt jamais de faim ni de maladie, les catastrophes naturelles n'y font jamais de victimes, rien ni personne n'y est jamais exploité. pourtant le hasard et la chance existent encore, ainsi que les peines de coeur et la joie; oui, le hasard demeure, l'avantage et le désavantage". L'empire d'Azad est plus véridique dans sa cruauté et le drone de Contact le sait très bien car il résume ainsi la situation à Gurgeh: "on part du principe que le jeu et la vie sont une seule et même chose, (...) il faut croire qu'ils ne se trompent pas tant que cela, sinon leur empire n'existerait plus" 

L'univers de L'homme des jeux est très riche, mais la multitude des personnages  et des détails n'est pas telle que l'on se demande qui est qui. Le roman est porté par une réflexion sur le jeu mais l'intrigue qui repose sur le classique "Qui va gagner ?" fait qu'on peut éventuellement l'ignorer pour se laisser prendre au jeu de l'histoire. La fin de l'histoire aura son lot de surprises qui récompensera le lecteur intelligent.  Très franchement, s'il ne fallait lire qu'un livre de Banks pour savoir si oui ou non c'est un auteur avec lequel on peut accrocher - c'est celui-là.


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