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L'ère du sans-risque: limites japonaises contre interfaces occidentales

Publié le 04 octobre 2011 par Aurélien
L'Occident, comme berceau de la technique moderne au sens heideggerien (le technique qui change tout, qui exige dorénavant), ignore ou ne veut pas voir les limites: par hantise du risque nous nous tenons loin des frontières. Nous leur préférons les interfaces, qui combinent sécurité (on ne s'eloigne pas trop des terres connues) et nouveauté donc progrès (on croise deux connues pour faire une inconnue).
Mishima, la limite le fascine: celle des conventions, celle de la mort, celle de l'océan; chez lui toute chose belle, esthétique, se fait en vue de cette limite et prés d'elle à la frôler. Histoire d'amour impossible: "le sentier que nous suivons n'est pas une route, c'est une jetée, et là où elle s'achève c'est la mer qui commence" (Neige de printemps). On pense à la formule de Racine, belle de concision, qui résume sa pièce Bérénice: "invitus invitam dimissit" (malgré lui, malgré elle, il la quitte). Racine décortique des psychologies en crise dans un jeu de contraintes sociales; Michima ajoute à cela un goût pour ces contraintes, une fascination pour la perdition que ses personnages y trouvent. Il rend morbide cette teinte du romantisme de Baudelaire, prêt à subir une vie d'enfer contre un instant de jouissance absolue.
Nous, nous avons gagné une grande bataille contre la finitude du monde. Autrefois la limite se rappelait à notre souvenir par une guerre, une famine, un deuil prématuré, un divorce impossible, deux classes sociales isolées, l'arbitraire, le fixé, le décret du ciel. Ces malheurs n'ont pas disparu, certes, mais ils sont rares, et lointains, entre des inconnus; et surtout un responsable est toujours là pour porter le chapeau. Une large part de notre capital de matière grise s'occupe de "gestion des risques": tenir toutes ces choses néfastes bien loin de nous.
Nous, petits, sommes ivres de cette sécurité. Nous chez qui le risque n'a plus droit de cité vivons pleinement et sans horizon, loin de lui, ne voulant pas le (re)connaître. Nous vivons pleinement car la falaise du risque jamais ne limite nos ébats, les yeux fermés nous marchons et sans danger de tomber - ou sinon l'assurance est là pour repayer la veuve. Comme une tâche d'huile sur une mer d'encre, nous nous étendons à loisir, prenons toute la place qu'il faut pour s'exprimer, pour se réaliser, pour s'accomplir.
Mais est-ce qu'on vit pour s'accomplir? Nous ne comprenons plus le language, qui vaut pour sa frontière (et la poésie est là pour dire l'indicible). Nous en comprenons plus le je, qui est un horizon, une lumière portée et rien de plus. Nous ne comprenons plus la vie, car elle est telle la roue de Lao-Tseu, qui trouve sa raison dans le vide de son moyeu: la vie, pour trouver son sens, doit confronter sa limite - la mort.
Et chez nous tout se vaut; car seule la frontière, la limite, la discontinuité passe l'être au crible du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, du bon et du mauvais. Et nos fonctions d'utilité, nos satisfactions soyeuses, ont tôt fait de lisser les troubles, d'absorber nos instants d'absolu dans la médiocrité qui les voisine. L'ère du sans-risque: limites japonaises contre interfaces occidentales
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