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Engagement militaire en Afghanistan

Publié le 04 octobre 2011 par Egea

C'est un livre paru chez l'Harmattan, juste avant l'été, et qui n'a pas reçu la couverture qu'il méritait. J'ai donc demandé à Mme Oriane BARAT-GINIES, jeune doctorante, de répondre à quelques questions sur ce sujet de l'engagement français en Afghanistan (2001-2011).

Engagement militaire en Afghanistan

1/ A lire votre ouvrage, on est frappé qu’un livre qui traite « d’engagement militaire » prononce aussi souvent le mot « politique » : cette prégnance du politique est-elle le résultat de votre constat de chercheur, ou constitue-t-elle un prisme d’analyse que vous avez choisi dès le départ ?

L’idée de cet ouvrage est née de ma perception de ce sentiment récurrent d’impuissance des militaires engagés à comprendre leur mission d’un point de vue stratégique. Bien que les militaires engagés soient extrêmement bien formés aux réalités de terrain, je sentais une incompréhension de leur part face à la politique menée depuis 2001 et surtout une frustration face à l’incapacité de s’exprimer ouvertement sur le sujet.

Je parle donc avant tout de politique et non pas du théâtre afghan en lui-même car beaucoup de spécialistes de ce pays ont publié à ce sujet. Le politique est indissociable de l’action militaire qui en est sa continuation par d’autres moyens (Clausewitz). Elle n’est donc qu’un outil permettant d’atteindre l’ambition et les buts politiques. C’est pourquoi dès le début de l’ouvrage, je pose clairement la question : comment les ambitions politiques sont-elles traduites en objectifs militaires ? Ce qui revient à analyser l’ambition politique depuis 2001 (existe-t-elle ? comment s’exprime-t-elle ? quelles sont ses évolutions ?) et en faire de même avec les objectifs militaires (comment se sont-ils adaptés ? quelles missions ont pu aboutir à des résultats satisfaisants ? comment nos techniques de combats ont pu s’imposer ?). C’est donc un travail d’analyse et de bilan des dix années d’engagement des forces armées qui s’adaptent au mieux selon les circonstances, les changements de visions internationales, les budgets et les stratégies globales aux réalités de la contre insurrection.

En tant que juriste, le cadre d’une intervention et la hiérarchisation des normes sont deux thèmes fondamentaux dans une intervention militaire armée hors du territoire national. Dans un souci de rigueur scientifique, il était donc essentiel de déterminer les mécanismes politiques et juridiques qui légitimaient l’intervention avant tout au niveau le plus haut pour ensuite descendre dans la pyramide et décortiquer les aspects opérationnels et tactiques.

2/ Y a-t-il justement une ambition politique constante, ou celle-ci a-t-elle varié au cours de la durée de votre étude (2001-2011) que vous divisez en trois périodes ? N’y a-t-il pas pourtant une continuité ?

10 ans d’engagement ne peuvent pas être, de manière stricte, découpés en trois temps entièrement distincts. Ce découpage peut donc être contesté. Mais il s’agit, en premier lieu, d’une analyse des choix politiques de notre engagement depuis 2001. En 2001, la France ne possédait pas de stratégie politique claire, si ce n’est soutenir l’allié américain, le terrain était mal connu et les États avaient inscrit leurs décisions politiques sur le court terme.

En 2003, avec notre intégration au sein de la force internationale de sécurité (FIAS), l’investissement des armées a dû être plus lourd. La course à l’engagement était lancée d’autant plus que le gouvernement venait de refuser un déploiement souhaité par les Américains en Irak. 200 hommes des forces spéciales françaises sont envoyés dans le Sud-est auprès des Américains pour consentir à un effort particulier sur le terrain.

De 2004 à 2007, face à de nombreuses erreurs commises par les États engagés, il est décidé d’étendre l’action de la FIAS et la France décide de renforcer son dispositif. Depuis 2008, la mission consiste en priorité à sécuriser et stabiliser les différentes régions d’Afghanistan réparties par zones. La France recherche de nouvelles orientations politiques et stratégiques et tente de s’affirmer face à ses alliés.

On ne peut donc pas parler d’une réelle « ambition politique constante ». D’ailleurs lorsque j’annonçais la problématique que je traitais à certains officiers, on me répondait : « mais il n’y a jamais eu d’ambition politique claire » ! De fait, pour certains militaires, cette ambition n’a pas été à la hauteur de leurs engagements sur le terrain. Le discours politique a évolué au gré de l’engagement international sans réel fil rouge ni unité. On a certes évoqué, côté français dès 2001 une action collective approuvée par l’ONU afin d’aider le peuple afghan et lutter contre le terrorisme international, toujours d’actualité, mais subsiste un vrai décalage entre la situation politique et les progrès militaires. Au-delà de ces trois objectifs politiques on a ajouté dans le temps le concept d’afghanisation, de stabilisation et de reconquête des « cœurs et des esprits » ce qui a brouillé les codes de communication sans discours clair ni stratégie à long terme.

3/ Trois « politiques » successives, donc trois « adaptations militaires » à cette impulsion politique : pouvez vous nous décrire en quelques mots ces « formes militaires » ?

Effectivement le découpage de mon ouvrage correspond à trois tournants stratégiques majeurs au niveau politique auquel j’analyse les répercussions militaires sur le terrain. Il ne s’agit donc pas de trois temps ou formes militaires mais une adaptation constante des missions vis-à-vis des difficultés de terrain, des moyens alloués et des politiques menées. Pour chaque armée, les missions ont évolué parfois avec un accroissement significatif des effectifs, une réadaptation des missions en interopérabilité au sein de la FIAS, des déplacements géographiques (en Kapisa et Surobi en 2008), et une montée de la violence dans certaines zones. Deux réussites majeures au sein de nos armées : réaliser une mission sur le terrain avec d’une part les contraintes politiques citées et la réalité du combat au cœur du théâtre afghan. J’avais donc décidé d’identifier les lacunes du dispositif et les conséquences des évolutions politiques sur les opérations et sur la protection du soldat, au final j’ai pu constater avec beaucoup d’intérêt cette grande capacité des militaires à s’adapter et à mettre en œuvre leur métier face à toutes ces contraintes. Ce qu’il faut en retenir c’est le potentiel incroyable de nos soldats, leur professionnalisme et leur grande capacité d’adaptation.

4/ L’engagement en Afghanistan a vu le triomphe de deux tendances lourdes : un « durcissement » matérialisé par l’utilisation croissante des forces spéciales (et l’augmentation des mesures de protection de la force), et une sorte de « démilitarisation » avec la prise en compte de considérations non militaires (approche globale, gouvernance, développement, …) : est-ce le principal enseignement de l’engagement militaire français en Afghanistan ?

Si ce n’est pas perçu comme le principal enseignement de l’engagement militaire français, la réappropriation par les militaires français des techniques de la contre-insurrection ont permis d’actualiser nos méthodes de combat à un environnement où la présence de la population est au cœur de toutes manœuvres. La plus grande difficulté tactique auquel les militaires ont dû s’adapter concerne l’alternance entre des phases de combat violentes et des phases de stabilisation et de reconstruction. Parfois les deux pouvant s’entremêler l’une à l’autre.

L’activité des forces spéciales a été limitée dans le temps et dans l’espace et représente un certain tabou pour le gouvernement français. De la fin 2001 à l’hiver 2002/2003 plusieurs équipes formant un premier détachement ont été déployées mais sans jamais mener une opération de guerre. En 2005 elles avaient reçu l’ordre de ne pas s’exposer inutilement et en 2007 l’opération ARES (nom donné à ce déploiement) se termine officiellement.

En revanche la volonté politique de faire appliquer sur le terrain l’approche globale n’a pas encore trouvé de répercussions majeures. Demander aux soldats sur le terrain de sécuriser, reconstruire et enfin laisser les civils se charger de la normalisation, semble compréhensible en termes de discours et de schémas bien pensés mais sur le terrain cela reste sensible. La coordination des différents acteurs est délicate au niveau interministériel, international et local. Le concept d’approche globale publié par le CICDE mérite d’être approfondi. Les enseignements sont nombreux, les retours d’expériences très riches nous le montrent. Réussir sa mission avec des moyens limités (je rappelle que l’engagement de la France ne représente que 7% de l’effectif global) sur des périodes de GTIA de 6 mois en évoluant dans des zones complexes tout en continuant les programmes de formation de l’ANA et en développant des stratégies d’influence ciblées ne représentent qu’une infime partie des enseignements retenus…

5/ Contre-terrorisme, contre-insurrection : en quoi l’expérience afghane a-t-elle inspiré le débat stratégique français ? Y a-t-il une vue française sur la question différente de ce qu’on lit ailleurs ? Pourquoi ?

Je parle assez peu de la COIN dans mon bouquin, tout d’abord car il ne s’agit en aucun cas d’une cadre juridique reconnu mais plutôt d’une stratégie d’intervention. Cette notion a été traduite littéralement de l’anglais au français, elle est éminemment politique. Dans mon esprit elle fait d’abord référence à ces interventions armées dans lesquelles la population est à la fois acteur et spectateur. Elle représente l’ensemble des activités (politiques, économiques, militaires juridiques, etc) à mener pour éviter qu’un mouvement ou un groupe organisé ne cherche à provoquer le changement politique en exerçant des contraintes sur les populations. La doctrine de contre insurrection publiée très récemment par le CICDE en explique dans le détail ses mécanismes.

La vision française au niveau stratégique et militaire est assez complète sur le sujet notamment au regard de l’environnement opérationnel, du contexte du développement de la COIN et des aptitudes opérationnelles à mettre en œuvre. Cette réflexion en France a été lancée surtout après l’embuscade d’Uzbeen en Juillet 2008. La version américaine, incarnée par le général Petraeus a eut un certain succès en Irak et elle a donc été importée en Afghanistan. Les Américains évoquent assez facilement les travaux de nos auteurs français sur le sujet tels que Galula, Lyautey, Trinquier ou Galieni. On parle d’une certaine French touch, cette habileté à aller au contact des populations qui caractérise notre expérience historique. Cependant, le cadre juridique, les moyens alloués et le temps imparti à la COIN en Afghanistan est relativement différent de ce que notre histoire a connu.

Le contre-terrorisme est une notion américaine qui n’a aucune répercussion politique, juridique et militaire côté français. Cette approche repose sur des actions cinétiques, ciblées et sur le développement de technologies tel que les drones et la mise en place des forces spéciales. Nous ne pratiquons pas les méthodes américaines du kill or capture ou du target killing.

6/ Vous évoquez peu la question du retrait, tout simplement parce que votre livre a été publié avant la mort de Ben Laden. Ce dernier événement ne « clarifie »-t-il pas les choses, s’agissant du retrait mais aussi, d’une certaine façon, de l’objectif politique recherché ?

Il est vrai que mon ouvrage est sorti quelques jours avant la mort de Ben Laden, c’est la difficulté d’écrire sur de l’histoire récente !

Cependant, sa dernière partie évoque « les perspectives de sortie de crise », j’analyse rapidement l’agenda américain et les discours officiels de retrait de l’OTAN en 2014. En revanche jusqu’en Juin 2011, la France ne s’était pas encore positionnée bien que dans certains discours l’ex-ministre de la défense Hervé Morin prévoyait que « la stratégie anti-insurrectionnelle réclamait de la persévérance » mais qu’en même temps le contexte actuel de crise économique, les pertes humaines de plus en plus lourdes et les résultats peu significatifs renforçaient les doutes persistants de l’intérêt et de la légitimité d’une telle présence continue. On était donc en droit de penser que le retrait français suivrait celui des alliés américains.

Le problème est que l’agenda politique n’est pas celui des militaires. La temporalité liée au politique est courte, les décisions doivent être suivies d’effets immédiats en prévision souvent des élections. Or, la temporalité liée aux exigences du terrain est tout autre surtout en Afghanistan, pays qui subit la guerre depuis plus de 30 ans.

La mort de Ben Laden est un excellent prétexte pour quitter l’Afghanistan. D’ailleurs les Etats de la coalition préparent leur départ de façon non coordonnées en respectant des impératifs liés à leur propre calendrier. L’objectif politique recherché a été en partie atteint, cependant avec la volonté de stabiliser le pays, les Etats se sont ajoutés un objectif plus ambitieux, de long terme afin d’éviter que le pays ne redevienne un sanctuaire terroriste. Cet objectif est loin d’être atteint…

On peut légitimement se demander comment stabiliser, reconstruire et instaurer une gouvernance sans projet sur le long voire très long terme.

Madame Barat-Ginies, je vous remercie.

O. Kempf


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