Magazine Journal intime

Abyss Sale

Par Laurent Matignon

Petit laid


Chapitre 24
Il se murmure çà et là que le taux de suicide est au mieux de sa forme dans le nord de la France. Personnellement, je ne me risquerai pas à aller vérifier les chiffres. J’aurais trop peur en effet de constater que les gens du Nord ne sont pas plus idiots que la moyenne et qu’ils ont bien souvent la sagesse d’adopter la seule conduite raisonnable lorsque fuir leur est impossible. Je préfère m’enfoncer dans le mol oreiller du doute et continuer de croire que les statistiques nous mentent, qu'on nous manipule, que le gouvernement nous cache tout.
Je suis trop effrayé par ma réaction face à l’évidente évidence.
En regardant les visages autour de moi, j’aperçois quelques rictus maladroits, quelques grotesques ébauches de sourire. Peut-être qu’à défaut de chaleur humaine les gens du Nord cultivent l’art de l’auto-dérision. Mais je n’ai jusqu’à maintenant jamais aperçu le moindre ch’timi se convulser au pied d’un mur de briques – exception faite de ces nombreux jeunes philosophes de comptoir qui clôturent l’exposé de leurs doctrines de la façon la plus appropriée qui soit : dans le caniveau. Et pourtant... Pourtant le Nord fourmille de ces obscènes murs des Lamentations qui pourraient être sujet à bien des plaisanteries de la part de cyniques adeptes d’un humour charbonné.
Non, rien de tout cela. Il faut dire que, pour la énième fois depuis mon arrivée – ai-je déjà vécu ailleurs ? –, nous sommes un samedi. Et samedi, comme il se doit, tout ce que la région compte de familles propres sur elles se donnent rendez-vous sur les 200 m2 qui cernent la fière et orgueilleuse Grand’Place. Véritable symbole de la lutte ouvrière : « défendre le travail dans la région Nord », nous dit-on. Ne serait-il pas plus judicieux d’évacuer définitivement cette zone afin de replacer ceux de ses habitants encore viables dans un environnement plus hospitalier ? Ne faudrait-il pas utiliser cette portion du territoire français de manière plus rationnelle ? Nos prisons sont pleines, paraît-il. Construisons-en donc ici toute une ribambelle ! D’autant plus qu’il n’est nul besoin d’aplanir le terrain : celui-ci est plus désespérément plat encore que ma cousine Sophie.
Mon regard s’attarde sur cette émouvante broderie de pierre qui célèbre la gloire de la région et de ses robustes cités : à côté des quelque peu décevantes « Lille » et autres « Douai » s’abritent quelques perles pour mélomane averti. Tout autour de ce qui est officiellement la quatrième agglomération de France gravite en effet une admirable galerie des horreurs. En vrac et en direct de la Voix du Nord, on apprend que le tennis club de Ronchin vient d’empocher une nouvelle victoire, que les puces de Roncq suivront d’une semaine celles d’Esplechin, ou encore que la glorieuse équipe de Wasquehal vient d’assurer son maintien en deuxième division.
Sans oublier l’ouverture d’un nouveau restaurant à Bousbecque, d’un bar à Wambrechies, ou d’un club échangiste à Hazebrouck.
J’étouffe, je suffoque, la foule se gargarise de sueur humaine, se repaît d’odeurs corporelles fortes.
Quitter le centre.
Et vite.
Je m’engage le long d’un des fameux grands boulevards lillois, la rue Nationale et ses milles merveilles. Pourquoi faut-il donc passer d’un conglomérat humain à un vide abyssal ? Afin que le choc ne soit pas trop brutal, et dans l’espoir de me réacclimater en douceur, je m’engage dans la « rue de la soif », alias la rue Masséna et ses mille pubs. Moi qui croyais que les Nippons étaient les maîtres de la miniaturisation, je crois qu’ils devraient faire un saut par ici avec leurs Nikon en bandoulière. Car comment expliquer qu’une rue d’environ vingt mètres de long puisse être célèbre au nord de Paris pour son animation et ses multiples bars ? Sans doute un des miracles de la technologie moderne. En fait, l’explication est simple. Et vous la connaissez déjà. La réponse tient en un mot : cave. Les caves grouillent de rats estudiantins qui se roulent dans la fiente et la gerbe.
Il n’y a pas une rue Masséna, il en existe toute une chiée, enfouies plusieurs mètres sous le bitume.
Mais à cette heure de la journée, point de rat et encore moins de souris. Lille a ceci de merveilleux que ses bars à jeunes ne se remplissent jamais avant minuit - et qu’ils sont désinfectés au plus tard vers une heure et demie du matin.
J’arrive maintenant dans le célèbre quartier de la Catho, un des plus grands quartiers étudiants – sinon le plus grand – de France. Du moins y suis-je si je m’en réfère aux panneaux et autres enseignes. Parce que pour ce qui est des 15 000 étudiants qui s’entassent ici dans la joie et la bonne humeur, il me faudra repasser : les rues sont désertes, absolument désertes. Ceci me laisse en tout cas tout le loisir d’admirer le combat que se livrent les façades et les murs. Plusieurs d’entre eux sont recouverts d’inscriptions à la gloire du GUD, Groupe Union Défense, petite association de loi 1901 dont le but est l’entraide entre étudiants ainsi qu’une activité culturelle intense. De gracieuses croix celtiques agrémentent l’austère froideur des discours. Quelques envahissants quoique timides « non aux fachos » et autres « yo mon frère je t'aime » viennent polluer cette aquarelle, heureusement sans grand dommage. Un vilain garnement a même eu le culot de maquiller une affiche et de détourner le slogan en un vulgaire « touche pas à ma crotte ».
Il me revient à l’esprit une campagne de pub qui n’avait finalement pas été retenue, il y a quelques années de ça. D’une point de vue strictement publicitaire, le message était clair et la mise en forme plutôt bien pensée. Il s’agissait d’une campagne anti-tabac, que ses concepteurs avaient voulue, enfin, « efficace ».
Efficace, donc choquante.
On y voyait une photo d’archives d’un camp de concentration nazi, durant la deuxième guerre mondiale. Une légère fumée noire s’échappait de longues cheminées maigres et effilées. En-dessous, on pouvait lire (en petits caractères) le désormais traditionnel « fumer provoque des maladies graves ». Mais certains esprits chagrins l’avaient jugée déplacée. Ont-ils donc oublié que le gaz incriminé, le Zyklon B, fut à l’époque mis au point par un savant juif allemand (fumeur, qui plus est), dans le but certes louable de défendre sa partie face aux barbares anglo-français ? Un tel adepte d’humour noir et d’ironie macabre mérite bien un petit hommage.
Il me semble que cette partie de la ville est une photo, un instantané. Le temps ici s’est arrêté. Les gens ont-ils été surpris durant leur sommeil ? Suis-je le seul être vivant en ces lieux ? Ai je échappé à un nouveau Pompéi ? Non. Certains signes ne trompent pas. Quelques lambeaux d’affiches témoignent d’une certaine activité récente. Et puis, ne dit-on pas qu’une ville abandonnée serait bien vite envahie par les plantes et les végétaux ? Si l’on se base sur ce postulat, soyons sûrs qu’un instant avant mon arrivée les rues bavaient de monde : il n’y a pas la moindre touche de vert aussi loin que porte mon regard – si ce n’est l’abri bus à quelques mètres de là.
Le vert est la couleur de l’espoir, dit-on. Alors j’espère. Encore une fois, je n’ai rien d’autre à faire.
Mais je ne sais plus quoi espérer.
Sans doute n’ai je plus rien à espérer.

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