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… et la lumière jaillit !

Publié le 17 octobre 2011 par Philippe Thomas

Poésie du samedi, 34 (nouvelle série)

J’enrageai, ces jours derniers : plus moyen de retrouver mon exemplaire de Baltiques de Tomas Tranströmer, le poète suédois honoré récemment par le Nobel 2011 de littérature ! A vrai dire, le poème éponyme n’est pas le plus remarquable du recueil, mais son titre a le mérite de situer l’auteur… Au désespoir, j’ai fini par aller à la BM de Niort qui possède miraculeusement un recueil récemment publié par le Castor Astral, premier éditeur en France à avoir su flairer l’importance de Tranströmer.

C’est ainsi que  j’ai eu le bonheur de découvrir cette lumineuse méditation où serpentent les métaphores. Cela ressemble à un conte, au récit d’un rêve. C’est en tout cas un poème hors norme où tout semble être dit, concentré en une boule de mots d’où jaillit la lumière. Rien que pour cet Orvet, dont l’intitulé est à la fois déconcertant et anodin comme inoffensif est l’animal, Tranströmer méritait le Nobel, du moins à mon avis... Il déteste l’expression « à cent pour cent », les prédicateurs dogmatiques et sans doute aussi le bourreau dévot qui se mire dans le  miroir papuleux  de la foule, superbe image… Avec lui, nous regardons le ciel drapé de nuages d’un jour de juillet et nous communions dans une ferveur sans dogmes…A première lecture, nous pensions baigner dans l’innocente luminosité d’un jour solaire sans tache autre que les nuages, peut-être même que notre regard nous semblait tout puissant… Or, nous étions encore sur terre, dans un abîme, sous une voûte non étoilée mais irréductiblement terrestre… Sublime paradoxe, le poète Tranströmer nous décille les yeux pour finir. Il croyait voir – quelle illusion ! – et son regard l’a quitté. Il se croyait aveugle et sa cécité s’en est allée… Quelle vision !

« Le divin effleure l’homme et allume un brasier, mais se retire ensuite » écrit encore Tranströmer… Plus on le lit, plus il semble que le divin s’est quelque peu attardé sur son cas !

Orvet

Le serpent d’airain, ce lézard sans pattes, coule le long de l’escalier du perron, majestueux et lent comme un anaconda, seule la taille diffère. Le ciel est drapé de nuages que le soleil transperce. Telle est la journée.

Ce matin, ma très douce a chassé les démons. Comme dans le sud, quand on ouvre la porte d’une remise obscure,

et la lumière jaillit,

et les cafards filent vite vite dans les coins et jusqu’en haut des murs et disparaissent – on les a vus sans les voir, ainsi sa nudité a fait fuir les esprits.

Comme s’ils n’avaient jamais été là. Mais ils vont revenir pour, de leurs mille mains, bouleverser le vétuste central téléphonique de nos nerfs.

Nous sommes le cinq juillet. Les lupins s’étirent comme s’ils voulaient voir la mer. Nous sommes dans l’église du mutisme, dans une ferveur sans dogmes. Comme si les visages intraitables des patriarches n’existaient pas, ni la faute d’orthographe, inscrite dans la pierre avec le nom de Dieu.

A la télévision, j’ai vu un prédicateur dogmatique qui avait récolté des tas d’argent. Il était fatigué et devait s’appuyer sur un garde du corps, un jeune homme bien mis, au sourire aussi tendu qu’un bâillon. Un sourire qui étouffait un cri. Le cri de l’enfant laissé seul dans un lit d’hôpital, quand ses parents s’en vont.

Le divin effleure l’homme et allume un brasier, mais se retire ensuite. Pourquoi donc ? la flamme attire les ombres ? elles s’y jettent en craquant et s’accouplent au brasier qui noircit et s’élève. Et la fumée s’étale, suffocante et noire. Seule la fumée noire, à la fin, seul un bourreau dévot.

Le bourreau dévot se penche sur la place et cette foule qui forme le miroir papuleux où il peut se voir.

Les lus grands fanatiques sont les plus grands sceptiques. Mais ils ne le savent pas. Ils ne sont qu’un pacte scellé entre deux êtres, dont l’un doit être à cent pour cent visible et l’autre invisible. Ce que je déteste l’expression « à cent pour cent » !

Ceux qui jamais ne résident autre part que dans leur façade, ceux qui jamais ne sont distraits, ceux qui jamais n’ouvrent la mauvaise porte pour entrapercevoir le Non-Identifié, laissez-les donc !

Nous sommes le 5 juillet. Le ciel est couvert de nuages que le soleil transperce. Le serpent d’airain coule le long de l’escalier du perron, majestueux et lent comme un anaconda. Un serpent d’airain, comme s’il n’y avait pas d’administrations. Un orvet, comme s’il n’y avait pas d’idolâtrie. Des lupins, comme s’il n’y avait pas de « cent pour cent ».

Je connaissais bien cet abîme, on y est autant prisonnier que souverain, comme Perséphone. Je suis souvent descendu me coucher dans l’herbe raidie, et j’ai vu la terre se voûter au-dessus de ma tête. La voûte terrestre. Souvent, la moitié de ma vie.

Mais mon regard m’a quitté aujourd’hui. Ma cécité s’en est allée. Les sombres chauves-souris ont quitté mon visage et cisaillent, de-ci de-là, l’espace radieux de l’été.

Tomas Tranströmer (né le 15 avril 1931 à Stockholm, Prix Nobel de littérature 2011), Baltiques et autres poèmes (1966-1989), traduction de Jacques Outin, préface de Kjell Espmark, coédition Le Castor Astral & Les écrits des Forges (Québec) 1989. Orvet a été initialement publié en 1989 dans un recueil intitulé « Pour les vivants et les morts ».


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