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Avant-hier

Par Deathpoe

J'étais arrivé avec une demie heure d'avance. Il vient vérifier qui se trouve dans la salle d'attente, s'étonne, repars.
"Alors, vous qui adorez tout analyser. Comment interprétez-vous le fait que je sois autant en avance?
-Je ne sais pas. Et toi, comment l'interprètes-tu?
-Vous n'êtes vraiment pas drôle.
-Alors?
-Simplement que j'ai passé toute la matinée à la BU, j'ai bu énormément de café depuis ce matin, et les toilettes sont en rénovation. Moi qui me faisais d'avance une joie de foutre en l'air la théorie que vous alliez m'avancer. Pas drôle, vraiment.
-Sinon, comment vas-tu?
-Et vous?
-Pas trop mal.
-Bon, on parle de quoi aujourd'hui?
-De toi.
-Hum. C'est pas sensé être un partage cette foutue thérapie? Vous parlez de vous, je réponds, je parle de moi, vous répondez. 'Fin je sais pas moi, c'est vous le doc Doc.
-Oui, au cours de nos rencontres, on échange. Autour de toi.
-On va pas aller loin. Voulez pas qu'on parle d'autre chose?
-On pourrait effectivement parler de littérature. Tu es l'un de mes rares patients avec qui je discute autant de ce sujet et, c'est souvent très intéressant, et indirectement on parle ainsi aussi de toi. Mais ce que je t'incite à faire, c'est de t'exprimer naturellement, sans réserve. Je pourrais bien te lancer sur un sujet, mais je préfère que tu commences.
-..."

On se regarde dans le blanc des yeux pendant deux bonnes minutes. Je sens que j'ai un sourire en coin, d'arrogance ou de tranquillité, et je n'ai pas l'intention de céder.
"Tu travailles demain?
-Malheureusement non. Journée de solidarité, je l'ai déjà faite pour mon autre boulot. Je suis d'accord dans le principe, mais faut pas exagérer.
-Effectivement. Et à part ça, des attaches?
-Comment ça?
-Des attaches émotionnelles, tu le sais bien.
-Non.
-Non?
-Non, plus envie de m'attacher, je préfère me noyer dans le travail. Vous allez me dire que c'est une autre forme de régression, mais je m'en fous.
-Plus d'attache?
-Non, rien que le travail. Je dirais que, j'accepte mon sort. Vous avez remarqué, même avec vous je garde au maximum une certaine distance. Je n'appelle même plus pour avoir un rendez-vous supplémentaire dans la semaine.
-Donc, tu renfermes encore plus tes émotions, alors que le but de notre travail est justement que tu parviennes à les laisser s'exprimer, à lâcher prise?
-Effectivement. Dans l'absolu, qu'est-ce que ça m'apporterait? Je ne comprends pas, je n'ai plus envie de comprendre, de chercher un sens fondamental.
-Parce que tu sais maintenant que celui-si se trouve à travers l'autre. Que sans le miroir de ses yeux tu es incapable de te sentir exister.
-Ma vie intérieure est immensément intense.
-Dans ce cas, tu te sens réel, exister?
-Je ne sais pas. Je ne suis toujours, disons, de la vie à l'état pur, dans le réceptacle que constitue mon corps.
-Je te l'ai peut-être déjà dit, mais j'avais peur au début de nos rencontres, de ton absence à toi-même, froide, calculée, impénétrable. J'ai appris avec le temps que tu étais quelqu'un de très émotif, d'attachant, d'une sensibilité à fleur de peau et qui peut être extrêmement touchant.
-Et alors, qu'est-ce que j'y suis sensé gagner, dans l'affaire? On en revient toujours au même point. Je me débats contre moi-même. Je fais en sorte que le temps passe.
-Et tu brûles toute ton énergie ainsi, encore et toujours.
-Peut-être.
-Alors pourquoi par-dessus cela te couper encore une fois de tes émotions. Elles sont là, accepte-les.
-C'est trop dur. J'ai fait trop d'erreurs ces dernières années. Trop de mal. Il faut que ça s'arrête. Là, je suis le seul à payer les conséquences de mes actes.
-Encore une illusion que tu te crées. Tu y crois vraiment au moins?
-Je...ne sais pas."

Pour la première fois depuis le début de la séance je ne parviens pas à soutenir son regard. Je me sens déstabilisé, honteux, et je masse machinalement ma cuisse gauche.
"Tu as le réflexe de te masser la jambe juste maintenant. Qu'est-ce qui te fait mal dans ce que j'ai dit?
-Allez vous faire.
-Tu vois, maintenant tu n'es plus dans cet esprit de défi dans lequel tu es à chaque début de consultation. Et je t'incite à toujours me percevoir comme quelqu'un qui te vient en aide, qui a de l'affection pour toi, et qui ne soit pas ton ennemi.
-...
-Au moins je ne cède plus aux extrêmes. J'ai le contrôle.
-C'est bien oui. Mais finalement, tout ce qui se révèle de ton attitude, c'est constamment ce besoin de se cloisonner, de prouver que tu es fort, que tu es à la hauteur.
-Oui, et?
-A la hauteur de quoi, alors?
-Je n'en sais rien.
-Des exigences maternelles, peut-être?
-Recommencez pas. Pas d'humeur aujourd'hui.
-Tu vois, alors pourquoi te punir aussi violemment? Tu es vraiment certain que tu mérites ce que tu t'infliges?
-...
-J'aimerais qu'on revienne là-dessus la prochaine séance. Essaie d'y réfléchir s'il-te-plaît.
-Ouais..."


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