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Sous mon bandeau…

Publié le 15 novembre 2011 par Philippe Thomas

Poésie du 11 novembre (poésie du samedi, 36)

A l’approche de chaque 11 novembre, je me dis que j’irai bien commémorer mais autour d’un monument aux morts « pacifiste », comme celui de St-Martin d’Estréaux ou celui de Gentioux. Mais cette idée n’a pas l’heur de séduire mon entourage… alors je dois déserter ces commémorations où la soldatesque est sans doute plus discrète que sur les Champs Élysées mais où l’on se préoccupe davantage qu’ailleurs de la réhabilitation dans notre mémoire nationale, selon la formule de Lionel Jospin, des mutins et fusillés pour l’exemple.

Heureusement, Paul Chaulot m’a fourni cette année d’excellents mots d’excuse pour mon absence. On se demande bien comment il a fait pour éprouver ce genre d’expérience unique et nous la raconter ensuite… Ah ! magie de la littérature… surtout quand il s’agit de choses pas racontables ! Il est sous son bandeau et se sent visé par des invisibles qui se partagent sa parole… Drôle de situation, mais Chaulot le poète est à la hauteur…

La hauteur du jour

Je suis celui que l’on fusille

un ciel trop clair entre les lèvres

Douze fusils obturent mal

le monde entier de mon regard.

Douze fusils comme les côtes

d’un squelette rongé de sable

au point le plus vif du désert

signalent un chemin perdu.

Douze fusils ne savent pas

que mon supplice ouvre un sentier

où glissent au pas de mes rêves

ceux dont une même prison

fut l’écorce d’un même fruit.

Ils fouillent les mots de mon chant.

Ils se partagent mes paroles.

Ils se couvrent de ma mémoire

comme de la meilleure armure.

Leur angoisse crispe ma bouche.

Leur sueur coule de mon front.

Leur vie monte au ras de mes veines.

Déjà je sens leurs propres yeux

sous mon bandeau. Je sens leurs mains

se gonfler si mes liens me blessent.

Je sens ma paix sur leur visage.

Le jour a la hauteur de l’homme

qui cherche un autre pour son pain

qui cherche un autre pour ses jeux

le long de douze fusils prêts.

Douze fusils douze fusils

comme le clin d’œil d’une fille

Obligeront à leur retour

un adolescent à rougir.

Paul Chaulot (Lanty-sur Aube, 1914 – Paris, dans un train, 1969), Comme un vivant, Seghers, 1950. Chaulot était dans le monde profane fonctionnaire au ministère de l’intérieur. Dans le petit monde des poètes, où il se distingue par un sens de la métaphore parfois énigmatique, sa trop courte carrière fut riche en publications en revues (Esprit, Les cahiers du Sud…) et en recueils. Il fréquenta brièvement les surréalistes avant guerre avant de se rapprocher de l’école de Rochefort. Il fut aussi traducteur du hongrois.

En bonus, je donne les liens vers une ancienne chronique où il est question d’un mutin et de Lionel Jospin ;  vers l’affaire des caporaux de Souain, au cours de laquelle Blanche Maupas, veuve d’un fusillé, se battit toute sa vie pour sa réhabilitation ; vers le film Le Pantalon et vers les monuments aux morts pacifistes dont les grands médias ne parlent hélas jamais…


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