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« La mort viendra et elle aura tes yeux. » (Pavese) – Chronique photographique

Publié le 15 novembre 2011 par Les Lettres Françaises

« La mort viendra et elle aura tes yeux. » (Pavese)

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La main passe doucement, lentement sur le haut du visage. Elle part du front et s’arrête au nez. Elle effleure plus qu’elle ne touche. La paume ne sent que la pointe des cils. Les paupières se ferment. Les paupières sont closes. À jamais. La couleur de l’iris n’est plus qu’un souvenir. La main ne s’attarde pas sur le visage du mort. Il fallait fermer les yeux du mort rapidement, avant que le corps ne se raidisse, juste au moment où les traits se relâchent et semblent parfois plus détendus. On ne peut pas voir les yeux d’un mort. On ne peut pas le supporter. « La mort viendra et elle aura tes yeux », écrivait Pavese. Elle a les yeux, d’abord, qui soudainement n’expriment plus rien, plus qu’un grand vide, un vide immense, un vide à taille de néant. Non, on ne peut pas regarder les yeux d’un mort. On ne s’y lit plus, on ne lit plus que sa propre mort, et elle nous sidère comme si elle tentait de nous aspirer avec elle. Dans les yeux d’un mort, on ne peut lire que sa propre mort, à livre ouvert.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Post Mortem, ed. Actes Sud

J’ouvre un livre. Il s’intitule Post mortem (1). C’est un des volumes de l’excellente collection « Photo poche » qui offre des petites introductions, à prix modiques, à l’œuvre d’un photographe ou à un thème. De nouveaux titres paraissent régulièrement, mais c’est un volume déjà ancien qui a attiré mon attention, un volume consacré aux photographies, ano- nymes ou non, de cadavres, anonymes ou non, du XIXe siècle à nos jours et de tous les continents. On y retrouve tous les âges de la vie, si j’ose dire, nourrissons, enfants, adultes, vieillards, et toutes les conditions sociales, du paysan pauvre au grand bourgeois, de l’artiste au chef d’État. Au rang des personnes célèbres, on compte la comédienne Rachel, Marceline Desbordes-Valmore par Nadar, le curé d’Ars, Ingres, Napoléon III, Pie IX, Verlaine, Gambetta, Rodin, Maïakovski dans son cercueil entouré de roses et veillé par Lili et Ossip Brik, Proust par le jeune Man Ray, Rudolf Valentino, Eiffel, Gustave Doré, encore par Nadar, Hugo, toujours par Nadar, Soutine, Eisenstein, Kandinsky, Cocteau, par Voinquel, dans une mise en scène digne de l’auteur du Testament d’Orphée, Staline, Mao ou Franco. Souvenirs de ces chers disparus trop tôt rappelés à l’affection des leurs.

Gambetta meurt le 31 décembre 1882. Il est alors photographié par Étienne Carjat qui n’a pas pris tout le corps mais seul le visage, de profil, posé sur un oreiller blanc et qui émerge de draps blancs. Le bord de l’oreiller, le contour du visage, le drap dessinent une ligne qui coupe l’image en deux selon une diagonale qui part du haut à gauche, jusqu’au bas à droite : le reste est plongé dans l’obscurité. La tête, très légèrement inclinée sur la droite, est parfaitement nette. On distingue avec précision les rides autour de l’œil, la paupière, les cils, l’iris et le blanc du globe. Gambetta photographié mort a conservé les yeux ouverts, dirigés vers cette obscurité qui a gagné la moitié de l’image. Le néant répond au néant.

Vers 1930, Kasimir Zgorecki photographie une petite fille morte. L’enfant est allongée dans son berceau, par-dessus les draps et sur un oreiller blanc bordé de dentelles qui paraît bien trop grand pour ce berceau, bien trop grand pour ce corps. Elle porte un gros pull de laine et peut-être des collants noirs. Ses mains se rejoignent sur son ventre. On lui a mis une gourmette et une petite bague. Ses cheveux, courts, masquent son front par une frange bien dessinée. Les yeux, déjà quelque peu rentrés dans les orbites, sont clos. À côté d’elle, un autre berceau contient une poupée articulée, avec un chapeau orné d’un nœud primesautier et une bouche en cœur. Les yeux de la poupée, grands ouverts, sont dirigés vers l’extrême gauche, en direction de ce meuble que l’on devine sous un tissu à larges carreaux qui occupe presque tout le fond de l’image, tout le fond sauf de larges pans sombres, noirs.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

William Hunt, l'Oeil invisible, ed. Actes Sud

Vers 1870, à Lima au Pérou, un certain Rafael Castillo photographie un père avec son fils mort. Sur un fond neutre, foncé, un homme se tient assis devant une petite table sur laquelle le cadavre d’un nourrisson est allongé, la tête reposant sur un coussin. Le bébé porte une grande robe de dentelle blanche qui retombe jusqu’en bas de l’image. La tête, prise dans un bonnet moussu, est de profil : elle nous regarde. La bouche, les yeux sont grands ouverts. Je les vois bien, très bien, ces yeux grands ouverts d’un nourrisson mort : qu’on ne me dise pas qu’il existe une vie après la mort ! Si les hommes avaient accepté de regarder attentivement, profondément les yeux de n’importe quel cadavre, ils n’auraient pas pu inventer toutes leurs histoires de paradis, d’enfer, de vie éternelle. Le père est un homme élégant. Ses cheveux sont bien peignés. Les sourcils et la moustache bien dessinés renforcent l’harmonie des traits du visage. Il a posé son coude gauche sur la petite table pour, le poing fermé, soutenir sa tête qui se trouve donc légèrement inclinée. Il faudrait décrire son regard. Je ne le puis. Souffre-t-il ? Non. Sourit-il ? Pas plus. Tente-t-il de séduire ? On ne saurait le dire. Tout cela à la fois. Il semble avoir oublié que, pour lui aussi, la mort viendra et qu’elle aura ses yeux.

On l’aura compris, c’est le regard, les yeux à tout le moins qui retiennent mon attention, qui me touchent et me frappent. Mais peut-on parler du regard d’un mort ? Je perçois ces yeux comme l’un des deux éléments dont Roland Barthes, dans la Chambre claire, disait qu’ils suscitaient son intérêt pour une photographie : « C’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée de ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles ; précisément, ces marques, ces blessures sont des points. Ce second élément (…), je l’appellerai donc punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. »

Les yeux comme punctum de la photographie sont l’obsession du collectionneur William M. Hunt (2). Les yeux, ou plutôt leur absence, leur dissimulation, leur évitement. « Ce sont des photographies de gens dont on ne voit pas les yeux… » dit-il pour présenter sa collection. Ces photographies « de gens dont on ne voit pas les yeux », donc, s’abondent, se suivent, se déroulent sous nos yeux jusqu’au vertige. Mais de ces photographies « de gens dont on ne voit pas les yeux », nous parlerons le mois prochain.

Franck Delorieux

(1) Post mortem. Collection « Photo Poche ». Éditions Actes Sud.

(2) William M. Hunt, l’Œil invisible. Éditions Actes Sud. 320 pages, 39 euros.



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