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Coup d'état européen, ou L'empire des banquiers

Publié le 16 novembre 2011 par Espritvagabond
L'Europe est en train de vivre un véritable coup d'état et on dirait que relativement peu de gens s'en rendent compte et que la chose ne fasse même pas scandale.
Si je me penche sur ça, c'est qu'un commentaire apparemment anodin entendu de Gérald Fillion au Téléjournal de Radio-Canada avant-hier m'a vraiment étonné. Le chroniqueur financier de la SRC mentionnait que le nouveau premier ministre italien était un ancien banquier de Goldman Sachs, la banque et firme d'investissement américaine. Je me suis mis à creuser la question, car l'information titillait quelques souvenirs de lecture documentaire. Puis, en deux jours, j'ai vu que je n'étais pas le seul à me poser des questions au sujet de cette "prise de l'Italie" par les marchés financiers.
Le cas Étatsunien: un rappel historique
Retour en arrière. Crise financière de 2008. Après la faillite de la banque Leeman Brothers, le gouvernement américain vient en aide au système en donnant des milliards aux banques, dont les 6 principales recevront plus de 150 milliards de dollars US du Troubled Asset Relief Program. Parmi elles, Goldman Sachs versera, en 2008, pour 4,8 milliards de dollars de bonus à ses principaux dirigeants et employés. La banque recevra pourtant 10 milliards d'aide du gouvernement américain. On parle ici de 953 employés qui recevront plus d'un million de dollars de bonus et de 6 dirigeants recevant plus de 10 millions de dollars chacun, en bonus, pour l'année qui a vu la banque frôler la faillite.
Ce véritable coup d'état, grâce auquel les banques ont saigné à blanc l'état (donc les contribuables) américain, est parfaitement documenté dans le film Inside Job, lauréat de l'Oscar du meilleur documentaire en 2010. On y apprend également que le secrétaire du trésor américain sous Clinton, celui qui a déréglementé le système financier américain et mené le monde à la crise financière, était également de chez Goldman Sachs. Tous les observateurs de la crise financière se souviennent évidemment de Hank Paulson, le secrétaire au trésor de G.W. Bush, qui lui aussi était un ancien de Goldman Sachs.
Ce n'est pas un hasard si j'ai décidé de vous parler de Goldman Sachs et de revenir sur le cas du coup d'état américain. Car le nom de cette firme revient le plus souvent quand on observe le coup d'état que Wall Street est en train de réaliser en 2011, en Europe cette fois-ci.
Le cas Grec
Le cas de la Grèce est relativement facile à comprendre. Lors de son entrée dans la zone Euro, l'état grec a menti en trafiquant ses chiffres pour camoufler une partie de sa dette. Cette manipulation a été rendue possible grâce à un stratagème qui lui faisait présenter un financement de plus de d'un milliard d'euros comme étant une opération de change plutôt qu'une dette, amenant les observateurs des finances grecques à sous-estimer la véritable ampleur de la dette nationale. Or, ce "financement problématique", il avait été réalisé sous les conseils de la firme Goldman Sachs (la firme a d'ailleurs touché des honoraires de 300 millions pour ces conseils). Lors de cet "arrangement" des finances grecques, le vice-président de Goldman Sachs pour  l'Europe était Mario Draghi. Le gouverneur de la Banque centrale grecque était alors Lucas Papademos.
Le cas Italien
Je reviens donc au commentaire de Gérald au Téléjournal. Le nouveau premier ministre italien, Mario Monti, est un conseiller de Goldman Sachs depuis 2005. Ce fait qui relèverait presque de l'anecdote dans un autre contexte prend un sens effrayant quand on le replace dans ce que l'on connait du contexte politico-économique européen actuel. On annonçait justement aujourd'hui que son gouvernement ne comportera aucun homme politique, que des banquiers et des hommes d'affaires. Monti assurera non seulement le poste de premier ministre, mais aussi celui de ministre de l'économie italienne, alors qu'un super-ministère regroupant Infrastructures, Développement et Transport est confié... à un banquier.
Le magazine Time rapportait d'ailleurs, un peu avant la confirmation de la nomination de Mario Monti, que "many in parliament have spent the week whispering that Berlusconi's ouster amounts to a "banker's coup. 'Yesterday, in the chamber of deputies we were bitterly joking that we were going to get a Goldman Sachs government' says a parliamantarian".
Le triangle Grèce-Italie-BCE
Il ne faut pas oublier que l'Italie n'est pas le seul pays à se voir "imposer" un nouveau premier ministre par le groupe G20/BCE/FMI. Car avant l'Italie contrôlée par Monti; la Grèce venait tout juste de subir le même sort. Et qui est le nouveau premier ministre grec, sinon Lucas Papademos, ex-gouverneur de la banque centrale grecque lors du "contrat" avec Goldman Sachs. Entre ses deux postes, il a été vice-président de la Banque Centrale Européenne (BCE).
Quand à la BCE, son président a quitté dans la foulée de la crise de l'Euro, et vient - lui aussi - d'être remplacé. Par Mario Draghi, l'ex vice-président pour l'Europe de Goldman Sachs alors que le "contrat" grec était conclu. Entre les deux, il a été gouverneur... de la Banque d'Italie.
Et la démocratie?
On regarde cette prise de contrôle d'états par les banquiers, et on se dit que tout cela se fait à la barbe (ou avec la complicité de) Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Ces deux présidents étaient pourtant parmi les premiers à réclamer une réforme en profondeur du système financier et des marchés mondiaux de la finance lors de la crise en 2008. L'Europe avançait des idées comme des taxes sur les transactions financières et plus de réglementation. On ne parle plus du tout de ces choses-là aujourd'hui, alors que les banquiers (et Goldman Sachs) prennent effectivement le contrôle des finances européennes, et placent deux de leurs collaborateurs à la tête des états récalcitrants avec le troisième à la tête de la banque centrale européenne.
La prochaine étape semble être la France. Le chroniqueur Fillion en parle déjà sur son blogue à Radio-Canada. "Il y aura des élections en France dans six mois et les marchés financiers ont commencé à donner leurs indications. (...) Le gouvernement Fillon a déjà annoncé deux plans d’austérité, dont un il y a à peine quelques jours". Les français auront beau user leur droit de vote à la corde, à gauche comme à droite, la politique économique néolibérale est déjà tracée d'avance.
Conclusion
Certaines personnes avaient identifiées les politiques néolibérales et la dérégulation bancaire comme les principaux facteurs de la crise mondiale et s'imaginaient que les gouvernements s'en rendraient compte et agiraient en conséquence. Après tout, le modèle est simple: en créant un maximum de richesses, on créé aussi un maximum de dettes. Les richesses sont de plus en plus concentrées entre un petit groupe privé, les dettes sont essentiellement publiques, menant les états à la faillite. La solution est là.
Mais les banquiers en ont décidé autrement et en contrôlant les gouvernements, ils s'assurent qu'ils ne seront pas importunés par ceux-ci.
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Sources
"Mario Monti à la tête du gouverment italien et de l'Économie", Françoise Kadri, Agence France-Presse / cyberpresse.ca, 16 novembre 2011.
"Wall St. Helped to Mask Debt Fueling Europe’s Crisis" By Louise Story, Landon Thomas Jr. and Nelson D. Schwartz, New York Times, February 13, 2010
"Our friends from Goldman Sachs", Marc Roche, presseurope.eu/Le Monde, 16 novembre 2011.
"Un gouvernement de technocrates formé en Italie", Frances D'Emilio et Coleen Barry, Associated Press, 16 novembre 2011.
"Profile: Lucas Papademos", BBC News Europe, 10 novembre 2011.
"Enquête dans le temple de l’euro", Antoine Dumini et François Ruffin, Le Monde Diplomatique, novembre 2011.
"Regime Change in Europe: Do Greece and Italy Amount to a Bankers' Coup?", Stephan Faris, Time, 11 novembre 2011.
"Europe: la loi du marché", Gérald Fillion, le Blogue Économie, radio-canada.ca, 14 novembre 2011.
"Inside Job", film écrit et réalisé par Charles Ferguson, Representational Pictures / Sony Pictures, 2010.
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