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Google, copié-collé, extension du domaine du plagiat

Publié le 29 novembre 2011 par Variae

Pluie de plagiats sur la République des Lettres. Après « l’affaire Macé-Scaron », c’est au tour de Rama Yade d’être soumise au supplice chinois du détricotage minutieux, bout par bout, des emprunts dont est constellé son dernier ouvrage. Je me suis moi-même retrouvé de manière inattendue confronté au même problème, à une échelle moindre, avec la reprise en douce d’un billet de Variae sur le film Donoma par une journaliste à la rubrique « critique » (ça ne s’invente pas) du Monde – j’attends toujours, à cette heure, la réponse du quotidien vespéral sur ce (mé)fait.

 

Google, copié-collé, extension du domaine du plagiat

On peut débattre à l’infini du plagiat, de ses formes, de son intentionnalité, des limites qu’il y a entre le chapardage mal assumé et la figure littéraire plus ou moins clairement pensée comme telle. Parmi les exemples que j’ai cités en introduction, il y a clairement deux catégories. Le plagiat à l’ancienne, d’œuvre à œuvre. Et une forme de plagiat toute contemporaine, de web à web, quand Rama Yade se sert sur un site de philosophie, ou la dénommée Sophie Walon sur Variae. Le résultat est le même, mais l’emprunt intra-Internet relève de conditions pratiques qui en expliquent la facilité, l’attrait et sans doute l’explosion à venir (si elle n’a déjà eu lieu).

Je fais partie de cette génération-pivot suffisamment jeune pour être totalement passée au numérique, et suffisamment « âgée » pour avoir étudié et travaillé dans une ère pré-Wikipedia, où l’expression « on y trouve tout » renvoyait encore à la Samaritaine plutôt qu’à Google. Chercher des informations de type journalistique était, il y a encore dix ans, un travail qui pouvait vite devenir fastidieux. Les ressources de Yahoo et autres AltaVista étant vite épuisées, il fallait – et d’ailleurs on ne s’en offusquait même pas – aller chercher l’information physiquement, dans des bibliothèques et autres centres de ressource. Sortir de chez soi, faire le trajet, trouver une place libre, obtenir la source désirée, recopier les informations à la main ou faire une photocopie sur laquelle on retravaillerait plus tard …  Ou encore faire une opération commando dans une librairie, où l’on essaierait de récupérer vite, sur un bout de papier furtivement sorti de sa poche, les informations requises sans s’attirer le courroux du maître des lieux.

Je ne m’étendrai pas sur la situation actuelle, bien connue du lecteur. Elle touche d’ailleurs plus que l’information journalistique : m’étant amusé un jour à me mettre à la place des mes étudiants, je m’étais rendu compte que l’on trouvait, sur Wikipedia, d’honnêtes synthèses de concepts ou d’expériences philosophiques relativement avancés, sans même parler du reste du web, et des ressources anglo-saxonnes sur le sujet.

La culture Google, le geste – devenu une seconde nature – du « rechercher-clic » implique, par rapport à la situation d’il y a dix ans encore, des différences de pratiques cognitives qui vont au-delà du simple « c’est plus facile ». Déjà, nous pensons Google, ce qui veut aussi dire que nous pensons moins par nous-mêmes. Le premier réflexe sur une question est souvent de rechercher ce qu’en disent les sites que nous fréquentons habituellement, avant de googler gaillardement. Le what would Google do tend à remplacer l’introspection comme premier geste intellectuel. Ensuite, le rapport à la matière textuelle passe de l’actif au passif. Je m’explique. Dans l’expédition bibliothécaire que j’ai relatée ci-dessus, la copie d’informations, même la copie, reste un geste actif. Les efforts déployés pour obtenir une information, le temps passé, l’éventuel travail de copie manuelle (au crayon) laissaient toute latitude à un parasitage par sa pensée propre, à un vagabondage intellectuel qui faisait que, partant d’une source imposée, on pouvait en venir, malgré soi, à développer des idées, des reformulations, bref à sortir du rapport read only au texte. Avec la combinaison fatale Google + copier/coller, ce n’est pas tant l’automatisation que la passivité qui progresse comme paradigme. Quand on peut en quelques dizaines de clics trouver toutes les informations dont on a besoin, et les reverser sur sa feuille blanche, en les (re)composant comme on en a envie, pourquoi se fatiguer à refaire ce qui existe déjà, sous une forme satisfaisante ?

Il ne s’agit pas de faire le procès de la technologie. La disponibilité et la duplicabilité accrues de l’information offrent des perspectives de travail et de création réjouissantes pour celles et ceux qui veulent s’en saisir. Mais le vol intellectuel en douce, la copie bête et méchante – sans signaler la source reprise – sont devenus plus attirants et faciles que jamais. Une sorte de supplice de Tantale à l’ère de la connexion Internet en continu,  auquel il est de plus en plus facile de céder quand le temps presse – ou quand, comme pour certaines personnalités, on délègue le travail d’écriture à des « nègres » dont on ne contrôle pas toujours le travail et les sources d’informations … Combien de faux écrivains se sont ainsi retrouvés piégés par les emprunts indélicats de leurs plumes de l’ombre, et obligés d’assumer en public ce qu’ils n’avaient en réalité pas fait (c’est le cas de le dire) ?

Si le domaine de la plagiabilité s’étend, les moyens de sa traque progressent en parallèle, ne serait-ce que via Google. Les affaires citées au début de ce billet (garanti non plagié) ne sont donc que des amuse-gueule : le feuilleton ne fait que commencer.

Romain Pigenel


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