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E-art

Publié le 02 novembre 2007 par Gregory71

J’ai été enfin voir e-art. Pourquoi ai-je attendu si longtemps alors même que le champ de l’exposition semble si proche de ma pratique? Sans doute les hasards du calendrier, peut être la peur d’une institutionnalisation de l’art numérique se prenant au sérieux dans un musée. Non que cet art soit “alternatif” et qu’il puisse se prévaloir de je ne sais quelle différence par rapport à l’art contemporain. Mais plutôt que l’art numérique au musée sent toujours un peu le désir de faire plus pompier que les pompiers, plus légitimeque les arts visuels eux-mêmes.

Alors il y a bien sûr des oeuvres inégales dans cette exposition. Laissons de côté celles qui n’emportent pas (du tout) mon enthousiasme: Cantique 3 (2004) de Marie Chouinard déjà entreaperçu à Monaco avec sa bande-son médiocre et son effet technoïde de sampling vidéo (pourquoi ne s’est-elle pas limitée aux bruits du corps?), Investigation sémiotique des comportements cybernétiques (2003) de Jessica Field qui reste au niveau de l’explication métaphorique et dont la forme sculpturale même relève d’un cliché.

On pourrait en approcher d’autres avec plus de saveur et d’amusement: Méthode et dispositif pour trouver l’amour (2000-) de Catherine Richards qui a le mérite de reprendre une certaine tradition conceptuelle même si certains détails n’opèrent pas bien (les textes cachés qui nous semblent frôler le symbolisme de dispositif), Luc Courchesnes avec son Portait numéro 1 qui nous révèle un artiste qui n’aurait jamais dû abandonner (temporairement?) l’écriture, le désir de raconter des histoires, ou ses images panoscopiques mais sans panoscope qui tatonnent encore à reprendre le fil d’une fiction (quand va-t-il se lancer dans ce fameux contenu qu’il cherche depuis des années et abandonner un peu ce désir de faire outil, de faire machine?). Il y a encore Lynn Hershman Leeson qu’on a plutôt bien aimé, plus aimé ici qu’ailleurs en tout cas, et on sent émerger certaines problématiques sur une identité proprement numérique. Il y a encore Kac avec son célèbre projet Genesis (1999) qui malgré une bande-son… comment dire?… raté?! malgré aussi le fait que ce projet est une simulation, pose des problématiques qui, quand elles seront réellement mises en oeuvre, seront passionnantes. Il y a encore Public sous-titré (2005) de Rafael Lozano-Hemmer, belle idée, beaucoup d’entre nous y avaient pensé, certains ont réalisés des oeuvres analogues, mais malheureusement si le dispositif est intéressant, le texte qui en constitue le contenu l’est beaucoup moins (dans un style proche Charles Sandison nous semble plus intéressant).

Mais il y a surtout David Rokeby et Jim Campbell, avec des pièces que j’avais déjà vu, d’autres dont je n’avais lu que la description et enfin d’autres qui furent une complète découverte. Pour Rokeby, j’ai pu enfin voir Le donneur de noms (1991-), et j’ai été enchanté. Que dire? Un dispositif qui fait appel à l’intelligence, à la réflexivité du regardeur. On peut poser des jouets d’enfants sur un socle, jouet qui est ensuite analysé formellement et colométriquement par une caméra, ce qui va permettre à l’ordinateur de produire une phrase avec toute la frontière se découpant entre connotation et dénotation. Un discours qui ne se limite pas à la technique mais qui questionne aussi le langage, sa genèse même. Parler de l’enfance du langage, de l’enfance de l’art, de ce qui naît en tatônnant. Utiliser les limites idiotes de l’informatique pour faire émerger une autre idiotie, singulière elle, un idiome?

photo-of-my-mother-portrait-of-my-father.jpg

Passons à Campbell, je traverse rapidement sur les Ambiguous Icon que j’ai déjà largement analysé ailleurs lorsque j’avais exposé avec à Ars numerica. Je passe aussi sur les Illuminated Averages qui appliqués au cinéma m’ont fait pensé un peu aux Readonlymemories, et je passe aux merveilleux Memory Works. De quoi s’agit-il? Campbell a enregistré certaines de ses pulsations physiques: un souffle, un battement de coeur. Il transforme cette pulsation organique en pulsation électrique et fait apparaître et disparaître des photographies de son père et de sa mère à ce rythme. Deux mémoires s’entrecroisent, la première fait palpiter la seconde. Le travail de deuil et de mémoire est interminable car il est notre présent qui se souvient dans sa propre pulsation de l’autre. On pourrait développer car ce sont deux passés qui s’entrecroisent. Ce n’est pas seulement dire que le passé n’est que le présent, c’est aussi dire que ce présent même passe et que nous sommes pris, nous les spectateurs, dans ce spectacle là. L’important n’est pas dans tout ce qu’on pourrait dire de la mémoire et du temps, mais dans la palpitation concrète de l’image. En faisant circuler de l’électricité dans du verre, Campbell fait apparaître avec des effets de graduation impressionnantes ces vieilles images. L’ensemble de ses travaux exposés ici sont l’une des réflexions les plus profondes sur la présence matérielle des images contemporaines. De la question du discret et du continu avec Ambiguous Icon dont les relations sont inversées par rapport à la tradition dans les arts visuels (on remarque la faiblesse des Light Machines de Xavier Veilhan qui reste au niveau de l’effet spectaculaire par rapport à ce travail). A une image qui inscrit une moyenne et qui dépasse donc la logique du détail et de la singularité, une contre-proposition méthodologique à la série pré-citée. Jusqu’à cette reprise d’images anciennes, d’images d’avant, d’images du siècle dernier qu’on fait revenir par l’enregistrement de pulsations par lesquelles encore et encore Campbell respirera, palpitera, vivra dans la différence même de sa provenance.

Au sortir de cette exposition, j’étais heureux de ce monde, qu’on le nomme art numérique ou autre chose, peu importe. Je le trouvais parfois loin des problématiques parfois éculées de l’art contemporain (j’utilise deux fois “parfois”). Cela m’a redonné envie d’explorer ce monde, notre monde. Et (re)trouver cette envie de faire n’est-ce pas le signe que doit nous délivrer les oeuvres d’art?

www.fondation-langlois.org/e-art


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