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Trois films récents (Guilhem Penent)

Publié le 15 décembre 2011 par Egea

Guilhem Penent, l'excellent animateur De la terre à la lune, nous propose ici la critique géo-culturelle de trois films (Contagion et Apollo 18), rebondissant sur les Marches du pouvoir dont j'avais parlé l'autre jour. Et il s'interroge sur la notion de film politique, et où surtout on apprend que les bloggueurs sont les méchants! Merci à lui (car il n'en croit pas un mot, et son billet prouve au contraire leur utilité!).

Trois films récents (Guilhem Penent)
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Trois films récents (Guilhem Penent)

O. Kempf

Pour Olivier Kempf (ici), le nouveau film de George Clooney, les Marches du Pouvoir , sorti en octobre dernier, n’est « pas mal, mais moins éblouissant que l'exercice de l'Etat : bref, une bonne machine américaine ». Le propos pourra sembler un peu rapide. Il n’en constitue pas moins une bonne entrée matière pour la comparaison que je vous propose ici. Partant de l’idée que ce film est très « américain », au sens du public qu’il vise comme du sujet qu’il traite, nous essayerons de le confronter à deux autres productions hollywoodiennes récentes : j’ai nommé, Contagion de Steven Soderbergh (novembre 2011) et Apollo 18 de Gonzalo López-Gallego (septembre 2011).

Il est vrai que cette perspective n’est pas habituelle. Pour preuve, la sortie simultanée de L’Exercice de l’Etat (octobre 2011), de même que le « renouveau » plus général du film politique français, ont non seulement pris le pas sur les autres comparaisons possibles mais semblent également avoir imposé une grille de lecture particulière sur Les Marches du Pouvoir qui ont en quelque sorte « pâti », sauf commercialement à l’évidence, de cette conjoncture. Ainsi, peu ont finalement remarqué que de politique, nulle mention n’était faite : « Et la politique dans tout ça? La politique au sens de l’action publique, de la possibilité de faire quelque chose qui influe sur le sort de ses concitoyens, en bien ou en mal. Disparue, pas même mise en question, mais placée d’emblée hors champ, hors sujet. »

Or voilà un paradoxe. Parmi l’ensemble des réalisateurs des trois productions que j’ai sélectionnées, Clooney est sans doute le plus susceptible d’inspirer un film politique.

D’ailleurs, nombreux sont ceux qui, aux Etats-Unis, du moins à gauche, n’hésitent plus à parler ouvertement de Clooney comme « our Ronald Reagan ». Et ne s’est-il pas justement attribué le rôle d’un candidat à la nomination Démocrate dans ce film qu’il a à la fois co-écrit et dirigé ?

Encore faut-il remarquer que le gouverneur Mike Morris – le personnage interprété par Clooney – n’apparaît que rarement à l’écran. Ses convictions, ses principes et ses compromis tragiques sont certes traités mais restent toujours en arrière plan. Et pour cause, l’histoire est centrée sur Stephen Myers (Ryan Gosling), le jeune adjoint du directeur de campagne qui est persuadé que son candidat est le bon, celui dont l’Amérique a besoin. Les choses changent lorsqu’il met la main sur des informations susceptibles de bouleverser toute la campagne des primaires. Il doit alors choisir entre sa carrière et ses principes. L’hésitation ne sera que de courte durée.

Ce faisant, les Marches du Pouvoir ne s’avèrent être qu’une ultime reprise d’un thème classique : les individus, y compris ceux en apparence idéalistes, font ce qu’ils doivent faire pour s’imposer, même si cela signifie aller à l’encontre de leurs principes. Toutefois, il n’y a rien de politique – entendue comme Démocrates vs. Républicains, Gauche vs. Droite – dans cela. Et pour cause, le secret que Myers découvre est tout sauf idéologique. Morris n’est pas un affreux « socialiste » qui tromperait le citoyen américain. Non, ce qui intéresse, c’est le scandale. Le spectateur ne peut dès lors tirer qu’une seule conclusion : ceux au gouvernement ne sont pas là pour changer les choses ; ils sont là parce qu’ils ont un appétit insatiable et corrupteur pour le pouvoir…

… ou est-ce bien le cas ? C’est ici que la comparaison avec le nouveau film de David Soderbergh est intéressante. De prime abord, Contagion apparaît comme le « globalisation thriller » du moment. Tout commence avec une femme d’affaire américaine (Gwyneth Paltrow) qui contracte un virus à Hong Kong. Déjà deux minutes, et voilà qu’elle décède. Qui sera le suivant parmi le casting des célébrités : Matt Damon, Kate Winslet, Marion Cotillard ? Or justement, rien à voir avec le film catastrophe classique dans lequel un virus emporte la moitié de l’humanité, les zombies s’occupant du reste. Comme le montre le même commentateur, « Contagion is less a thriller than a medical procedural that takes us step by step from the beginning of an epidemic to its end ». Dès lors, il n’est pas étonnant d’entendre les spectateurs parler d’ennui et les critiques évoquer un navet juste « bon pour la santé ».

Pourtant il y a un intérêt réel dans ce film, et il n’est pas que pédagogique. Car ici, non seulement le gouvernement n’est pas corrompu, mais il est même efficace. Le trait ne serait-il pas un peu forcé ? Le film précédent a en effet laissé au spectateur songeur une tout autre vision, d’autant plus que celui-ci est naturellement méfiant envers ses gouvernants comme l’indiquent les sondages américains et français. Mais la surprise est tout aussi forte du côté d’Hollywood comme en témoigne le New York Times : « in the 1970s it was the government that played the villain while this time it’s on the side of right ».

De fait, pour Dan Drezner, « Soderbergh does not bother with the anti-government paranoia that … earlier films possessed in their DNA. Instead, the treatment of the Centers for Disease Control, Department of Homeland Security, and World Health Organization officials is fair. They are depicted as flawed but well-meaning bureaucrats, getting some decisions right and some wrong ». Joshua Keating partage ce sentiment. « Steven Soderbergh's very good new film Contagion can … be read as an argument for the necessity of strong states and government intervention in an era of global threats ».

Dire que les gouvernements ne peuvent pas tout faire ne doit donc pas revenir à dire qu’ils ne peuvent rien faire. Voilà qui pourrait être une leçon de Contagion. Encore que Soderbergh en profite pour glisser une autre critique. Une question reste en effet en suspens : si les gentils sont les bureaucrates, qui est donc le méchant ? Eh bien, il s’agit tout simplement d’un blogger interprété par Jude Law qui, détectant le virus avant tout le monde, en profite pour s’enrichir. Non seulement son ascendant sur les gens est du plus mauvais genre (comme le dit un personnage : « Blogging is not writing. It's graffiti with punctuation » !!), mais encore répand-il des rumeurs tout aussi dangereuses au sein de la population crédule.

En exprimant sa foi dans les institutions et le gouvernement, Contagion ne pouvait de fait que s’opposer aux théories du complot dont le succès dépend justement de la méfiance des populations envers le Big Government et dont Internet permet aujourd’hui la diffusion massive. Tel est d’ailleurs le thème du dernier film de Gonzalo López-Gallego sorti cet été après une campagne virale longue de plusieurs mois.

Prenant la forme d’un documentaire, le film raconte comment le fameux programme américain de vol habité en direction de la Lune a survécu, contrairement à ce que l’histoire officielle prétend, à Apollo 17. En 1974, une mission spatiale secrète est envoyée sur le sol sélène sous le prétexte – fallacieux – d’y installer un dispositif d’espionnage militaire. D’étranges phénomènes ne manquent cependant pas de se produire. Aux restes ensanglantés d’une expédition soviétique également secrète, s’ajoutent la rencontre des deux astronautes américains avec des formes bizarres cachées dans les roches lunaires et qui s’avèrent être le premier contact extra-terrestre jamais fait par l’homme, mortel qui plus est, et par voie de conséquence l’abandon par la hiérarchie militaire et le gouvernement américain. « In space no one can hear you scream » indiquait déjà Alien, en 1979.

Pour le critique, « Despite all its flaws, Apollo 18 deserves credit for the things it does get right ». Au-delà du réalisme et du jeu des détails que les passionnés d’espace ne manqueront pas d’apprécier, Apollo 18 impressionne par l’utilisation qu’il fait de la « théorie du complot ».

  • 1) Celle-ci est tout d’abord une expérience à continuer en dehors de la salle de cinéma. Les spectateurs sont ainsi invités par deux fois – au début et à la fin – à découvrir la vérité « vraie » du programme Apollo en allant sur un site www.lunartruth.com. Qui plus est, la conclusion ouverte s’achève sur un avertissement sinistre (« Apollo missions brought 840 pounds of lunar rock samples back to earth. Hundreds were given away to dignitaries of foreign countries. Many of those "gifs" were stolen or are now missing ») qui paraît également prémonitoire aujourd’hui que nous apprenons la gestion lamentable de la NASA !
  • 2) Si la thèse du complot fait montre ici d’une puissance inégalée, c’est aussi via le renversement original qu’elle opère. En effet, loin des thèses habituelles qui depuis quarante ans sèment le doute parmi 6% des Américains, le film s’appuie sur l’idée selon laquelle le programme d’expédition Apollo a bel et bien conduit des hommes à marcher sur la Lune. Tout comme pour le dernier Transformers, ce sont désormais les motivations véritables qui sont interrogées et non pas tant la réalité des faits eux-mêmes (« There is a reason we’ve never gone back to the moon »). Pourquoi être allé sur la Lune dans le cas de Transformers III. Pourquoi ne pas y être resté dans le cas présent. Dans ces conditions, les théories du complot se complexifient et gagnent en diversité, tout en suscitant aussi des discours contradictoires et peut-être mutuellement destructeurs.

Ce constat fait dire à Drezner que l’influence d’Internet est sans doute exagérée dans le film de Soderbergh. « Myths and rumors can spread on the Internet, but so can the corrections of those myths. In the end, someone like Krumwiede i.e. Jude Law would affect a very narrow, already paranoid subculture -- the larger effect would be minimal ». Il n’empêche que, des trois films présentés ici, Contagion s’avère certainement être le plus progressiste et le plus optimiste comme le souligne un critique déjà cité. Cette analyse, faite à la lecture du premier mandat Obama et de l’espoir auquel il ne semble pas avoir répondu, est sans doute recevable. Si Clooney joue sur le cynisme de la vie politique, Soderbergh croit encore que les gouvernements sont capables si ce n’est omnipotents…

Apollo 18 et les autres théories complotistes auront donc toujours la possibilité de jouer sur les imperfections des gouvernements. Si la bêtise peut parfois être ignorée, il est toutefois difficile de rester stoïque devant l’ignorance et l’arrogance, surtout lorsqu’elles sont combinées. La rigth stuff elle-même ne peut y résister comme en témoigne l’ancien astronaute d’Apollo 11, Buzz Aldrin.

Guilhem Penent, De la Terre à la Lune


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