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Dream Project 2

Publié le 18 février 2008 par Thywanek
M. Maîtrêve : - Bonsoir Monsieur Kanewyth.
M. Kanewyth : - Bonsoir Monsieur Maîtrêve. Vous m’apportez quelque chose ?
M. Maîtrêve : - Peut-être.
M. Kanewyth : - Comment ça, peut-être ?
M. Maîtrêve : - Pour tout vous dire, je ne suis parvenu qu’à des esquisses pour le moment.
M. Kanewyth : - Je vois.
M. Maîtrêve : - Mmmh … Oui. Ne soyez pas déçu. Je veux faire de mon mieux. Ce projet m’intéresse. Et m’intrigue je crois. Mais vous m’avez appelé ?
M. Kanewyth : - Il y a quelque chose de changé.
M. Maîtrêve : - Ah ?
M. Kanewyth : - Oui. Quelque chose d’important.
M. Maîtrêve : - Dites.
M. Kanewyth : - Ce voyage, c’est moi qui vais le faire.
M. Maîtrêve : - Effectivement. C’est … très différent.
M. Kanewyth : - Qu’est-ce que ça modifie pour vous ?
M. Maîtrêve : - Tout. Enfin, je veux dire que vous n’êtes pas la même personne que celui pour qui j’ai travaillé à votre demande.
M. Kanewyth : - Non. Mais on ne peut commander ce genre de voyage pour quelqu’un d’autre que soi. Pour le moment en tout cas je ne le peux.
M. Maîtrêve : - Vous sembliez sur du contraire. Bien qu’il n’y ait rien d’infaisable dans ce domaine.
M. Kanewyth : - En l’occurrence je reviens sur le choix que j’avais fait.
M. Maîtrêve : - Et vous ne me l’expliquerez pas je suppose ?
M. Kanewyth : - Est-ce indispensable ?
M. Maîtrêve : - Non. Mais il y a quelque chose que je ne saisis pas.
M. Kanewyth : - Quoi ? Qu’est-ce que vous ne saisissez pas ?
M. Maîtrêve : - Cela même, je serais bien en peine de le dire précisément.
M. Kanewyth : - Comment vais-je pouvoir vous aider alors ?
M. Maîtrêve : - Pourquoi voulez-vous faire ce rêve ? Pourquoi voulez-vous le faire vous-même ?
M. Kanewyth : - Remarquez-vous cette étrange expression ? Vous qui êtes le professionnel par excellence ! Cette expression : faire un rêve … comme si nous le fabriquions nous-même … Et il est bien question de cela d’ailleurs.
M. Maîtrêve : - Oui, il est question de cela.
M. Kanewyth : - Est-ce si sur ?... Pourquoi ne dirait-on pas : traverser un rêve. Tout simplement. Ou : rencontrer un rêve. Ou mieux : vivre un rêve. Puisque nous le vivons bel et bien n’est-ce pas, ce rêve ? D’où qu’il provienne. Quoique ce soit qui le provoque. Qui le propage. Qui l’inspire. On pourrait dire aussi subir un rêve. Parfois. En tout cas vivre, ça me paraît plus juste. Non ? Cette si forte impression que nous avons en nous éveillant que ce que nous y avons vu, entendu, senti, aimé même, ou détester aussi, était exactement comme de la vie pure. Plus pure que toute celle que nous vivrons jamais.
M. Maîtrêve : - Comprenez que je n’ajoute rien.
M. Kanewyth : - Pourquoi ?
M. Maîtrêve : - Pourquoi voudriez-vous faire ce rêve Monsieur Kanewyth ? Pourquoi celui-là ?
M. Kanewyth : - Pour l’insaisissable, Monsieur Maîtrêve. Saisir de l’insaisissable. Posséder de l’impossédable. Vivre. Vivre de l’invivable. Et comme cela arrive, quelquefois, miraculeusement, encore je ne crois pas que ce soit exact de parler de miracle, se réveiller avec très précisément, très exactement, dans le cœur, dans l’âme, dans le corps même, les sensations d’avoir vécu ce rêve. D’en voir se dérouler en un fragment infime de temps tout ce que cela a signifié. De deviner, avec une certitude inébranlable, que ce rêve va m’accompagner longtemps, toute ma vie peut-être. Qu’il va me transformer. Encore. Comme vous savez si bien que cela s’est déjà produit. Y compris à mon insu. Qu’il va faire partie de moi aussi sûrement qu’un de mes yeux, qu’une de mes mains. Qu’une de mes dents. Que je ne pourrais pratiquement même pas m’en amputer, si de quelque façon il venait à m’être importun. Obsédant. Douloureux. Qu’il faudrait alors que je fasse avec. Ou que j’en trouve un autre. A vivre.
M. Maîtrêve : - Il est nécessaire que vous me débarrassiez de l’inconfortable impression que vous cherchez à dévoiler des mystères inviolables.
M. Kanewyth : - Vous savez que j’ai appris à lire ce que vous émettez. Mais je ne maîtrise rien de plus. Et je me trompe sans doute souvent.
M. Maîtrêve : - Je ne suis pas sur de pouvoir vous trouver le lieu que vous souhaitez. Tout ce que j’approche dans ce domaine est instable. Il n’y a rien de semblable en vous. Si je l’importe il est à craindre que vous ne vous y retrouviez pas. Et votre sujet non plus.
M. Kanewyth : - Le danseur.
M. Maîtrêve : - Le patineur.
M. Kanewyth : - Ce mot de patineur ne convient pas.
M. Maîtrêve : - Ah bon !
M. Kanewyth : - Non. Il y a quelque chose … quelque chose qui patine là dedans.
M. Maîtrêve : - Va pour danseur. Danseur sur glace.
M. Kanewyth : - Essayons … dansineur …
M. Maîtrêve : - Dansineur.
M. Kanewyth : - Oui. Ca peut dire les deux. Il reste le son de la glace. Et puis ça dessine. Ca écrit.
M. Maîtrêve : - Why not ?
M. Kanewyth : - Pour le lieu je ne vois pourtant pas autre chose que ce lac gelé.
M. Maîtrêve : - C’est à moi de voir alors.
M. Kanewyth : - Vous avez pensé à autre chose.
M. Maîtrêve : - Un contexte approchant. Oui.
M. Kanewyth : - Dites.
M. Maîtrêve : - Voyez où vous vivez. N’y a-t-il pas un grand bassin ? De vastes rives comme des promenades. De hauts immeubles autour, dont vous habitez l’un d’eux. Les dimensions de cet espace immense ne suffiraient-elles pas ?
M. Kanewyth : - Si. Mais …
M. Maîtrêve : - Mais quoi ?
M. Kanewyth : - Si proche … Ce serait si proche.
M. Maîtrêve : - Fiez-vous à moi. N’est-ce pas, peut-être, de cet endroit lorsque vous évoquiez un lieu, dont vous vouliez finalement me parler. Vous savez que les images sont trompeuses.
M. Kanewyth :- Oui…
M. Maîtrêve : - Cela vous trouble.
M. Kanewyth : - Si proche …
M. Maîtrêve : - Vous sortez de chez vous. Vous rejoignez la rive du bassin. Comme vous faites presque toujours. Vous descendez vers l’écluse qui ferme le bassin en aval. Avant de vous immerger dans l’épaisseur de la ville.
M. Kanewyth : - Et lui ?
M. Maîtrêve : - Ce matin là il n’y a personne autour du bassin. Aucun promeneur. Aucun rôdeur. Aucun vagabond. Tout est tellement inerte et silencieux qu’on peut croire qu’un décor vient d’être installé là durant la nuit.
M. Kanewyth : - Un décor ?
M. Maîtrêve : - Oui. Et le bassin a gelé. La veille encore miroir parfaitement lisse, pas un souffle pour en froisser la surface, le plus grand froid en a pris toute l’eau et formé un merveilleux et scintillant parquet glacé.
M. Kanewyth : - Des musiciens sur la grande passerelle qui le traverse en son milieu.
M. Maîtrêve : - Oui.
M. Kanewyth : - Et lui, où est-il ?
M. Maîtrêve : - A l’entrée du bassin il y a ce pont qui se lève sur le canal. Une frêle embarcation l’amène, qui s’échoue au bord de la glace.
M. Kanewyth : - De la brume.
M. Maîtrêve : - De la brume ?
M. Kanewyth : - Il peut m’apercevoir. Pas me reconnaître.
M. Maîtrêve : - Qui est-il ?
M. Kanewyth : - Qui sont les habitants de nos rêves ?
M. Maîtrêve : - Qui est-il ?
M. Kanewyth : - Un mirage dont la source est aussi indispensable que si c’était de la vraie eau. L’étoffe d’un être. Aussi sur qu’un vêtement habille mon âme pour qu’elle tienne. Une vie dont je ne sais rien que de moi. Et pourtant étranger à tout ce que j’ai vécu. Et je le connais depuis le début des temps. Et il savait que j’existais. Nous nous sommes encensés dans les mêmes tentures de brocards qui étouffaient pour nous les vacarmes extérieurs. Il n’est pas un objet qu’il ait tenu dans sa main, et que je n’ai pas tenu aussi avant. Ou après. Dans la mienne. Et au dessus des précipices nos improbables ailes battent de vertiges identiques. Et nous faisons subsistance de cette désincarnation commune. C’est une preuve de quelque chose. Et justement j’ignore de quoi. C’est peut-être utile de ne pas le savoir. C’est parce qu’il faut en ignorer que ce rêve …
M. Maîtrêve : - Que ce rêve ?...
M. Kanewyth : - Oui. Que ce voyage …
M. Maîtrêve : - Ne doit-il que remplacer ?
M. Kanewyth : - N’est-ce pas une des fonctions premières ?
M. Maîtrêve : - Cela vous suffira-t-il ?
M. Kanewyth : - Je suis prêt à vous commander tous les voyages qu’il me faudra.
M. Maîtrêve : - Seriez-vous en passe de devenir si riche ?
M. Kanewyth : - Pourquoi pas ?
M. Maîtrêve : - Revenons à lui.
M. Kanewyth : - De quoi naissons et renaissons-nous ? De quoi renaît sans cesse, même débarrassé de sa prison de sens, l’enfant qui descend une allée de grands arbres majestueux aussi sur que s’il était un prince ? Incurablement solitaire. Et qu’y a-t-il de plus solitaire que ce qu’il va danser sur ce parterre gelé, dans cette ville muette, sous l’arceau de la musique, dans l’écho sans limites d’un ciel de lait doré, puisque ce sera pour moi seul, et qu’il ne le saura pas. Y’a-t-il quelque part un empire plus absolu, plus innocent et plus libre ? Et plus vrai ? Non. Il n’y en a pas. Et rien ne justifie davantage cet envers du monde que toutes les virtualités dont les cités s’imposent avec leurs contingences. Avec leurs matériaux brutaux. Avec leurs contournements théâtraux. Avec leurs vitrines. Tout moyen de prendre encore un peu d’avance sur cet écrasement, c’est de faire soi-même son voyage de plus. Avec ce qu’on trouve. Et l’heureuse opportunité de croiser, si on sait, l’objet vaisseau, l’objet matière, l’objet insu car su d’un ailleurs justement qu’il faut rejoindre pour constater, complexement ébloui, que là où on arrive, tout est encore plus loin.
M. Maîtrêve : - Les origines ne changent-elles pas ?
M. Kanewyth : - Bien sur qu’elles changent. Elles ne cessent jamais de changer. Vous le savez bien. Vous me connaissez assez. Mais cette terre dans laquelle je puise est inépuisable. Chaque fois ce qui ressort est plus riche, plus grand, plus fort, plus dense. Vous savez, je ne ralentirai pas. Je ne m’amoindrirai pas. Tout s’arrêtera un jour. D’un coup. Et je tomberai. C’est tout. En attendant j’aurai cette étoile. Une seule. Celle-là. Mais je l’aurai. Je suis assez brisé. Assez altéré. Assez dévasté. Pour être invulnérable. On me traitera de vampire. Et alors ? Nourrissons nous de nous. Qu’avons de mieux à faire ?
M. Maîtrêve : - Y’a-t-il un sentiment de vous à lui ?
M. Kanewyth : - Quelle importance ? Légende. Liberté. Je dirais que c’est plus qu’un secret. Qu’y a-t-il en dessous du secret ? Qu’y a-t-il dans les déserts profonds qu’ont envahis les villes ? Et dans certain vide intégral où nous sommes si sur de devoir craquer au moins une allumette de temps en temps ? Qu’y a-t-il dans la fébrilité des mots dont les marées se retirent en vain puisque dés lors qu’elles sont venues, qu’elles sont montées jusqu’au niveau de submerger, leurs traces restent pour toujours ineffaçables ? Et peut-on avoir jamais pour l’autre des sentiments qu’on aurait pas pour soi ?
M. Maîtrêve : - Et sur la chorégraphie ? Sur la musique ?
M. Kanewyth : - Rien. Mais vous savez, cela viendra tout simplement, sans qu’on ait à prévoir.
M. Maîtrêve : - Il faut au moins des intentions. Un climat si je puis dire.
M. Kanewyth : - Je pense parfois à une berceuse Aïnu qu’Hector Zazou à mise en musique : Yaisa Maneena. A cause des ailes du sommeil qui s’étendent et des ailes du dormeur qui se replient. Je pense à Yo Yo Ma et aux suites Bach qu’il fait s’envoler de son violoncelle. Je pense à l’alchimie réussie du concerto pour piano de Mozart, le numéro 23, mêlé au oud égyptien. Je pense à des lenteurs assez tendues pour qu’il s’y trouve quand même une vivacité grisante. Que le corps puisse générer lui-même les doublements et les dédoublements des gestes sur les portées.
M. Maîtrêve : - Et pour l’endroit ?
M. Kanewyth : - Entendons-nous : je propose et vous disposez. Vous avez probablement raison quand vous dites que ce que je crois voir cache ce que je vois. A peine si j’oserais me réclamer de mes réponses. Mais c’est déjà un tel luxe d’imaginer commander cette sorte de voyage. D’imaginer s’appartenir suffisamment.
M. Maîtrêve : - Vous me parliez, lorsque nous nous sommes vus, il y a un mois et demi, de la rencontre qu’il devait faire de lui-même. La plus belle rencontre qu’il devait faire de lui-même, disiez-vous.
M. Kanewyth : - Ce n’est pas aboli. Il faut sans doute que je comprenne quelque chose d’autre auparavant. Quelque chose qui peut m’emmener si loin que nous n’y reviendrons peut-être pas d’ailleurs. Mais c’est sûrement un risque utile. Après tout, le monde proche est si grand que pour nous y perdre, nous n’y conserverions pas moins toutes les possibilités de nous y retrouver.
M. Maîtrêve : - Ce n’est pas que quelque chose s’éteindrait qui vous donne cette envie de voyager ?
M. Kanewyth : - Au contraire.
M. Maîtrêve : - Bien ! Je vais retourner travailler à tout ça.
M. Kanewyth : - S’il vous semble que vous parvenez à un résultat ne revenez pas : envoyez-le moi. Si vous voyez ce que je veux dire …
M. Maîtrêve : - Si je ne voyais pas ce que vous voulez dire je n’aurais plus qu’à changer de métier. Quelque chose encore ?
M. Kanewyth : - Oui. Je l’avais noté. Pour ne pas l’oublier, et puis … Mais oui. Vous m’y faites penser. Voilà, c’est là : papillon falaisien.
M. Maîtrêve : - Oui ? Et ?...
M. Kanewyth : - Ca ne vous évoque rien ?
M. Maîtrêve : - Et pour vous ?
M. Kanewyth : - Vertige fragile d’ailes cendrées au dessus d’un précipice marin où les vagues tentent de brouiller les yeux de la mort qui regarde.
M. Maîtrêve : - C’est terrible.
M. Kanewyth : - Oui. Je crois.
M. Maîtrêve : - Je … J’ai bien entendu. Laissez-moi cette note.
M. Kanewyth : Tenez.
M. Maîtrêve : - Et comment va Marcus ?
M. Kanewyth : - Il va bien. Il a pris du poids.
M. Maîtrêve : - Bien. Et votre voix.
M. Kanewyth : - Elle ré-émerge.
M. Maîtrêve : - Ok. Continuez.
M. Kanewyth : - Oui.
M. Maîtrêve : - A bientôt Monsieur Kanewyth.
M. Kanewyth : - A bientôt Monsieur Maîtrêve.

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