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Pasta do Professor - Un cas de gestion des droits

Publié le 18 décembre 2007 par Christophe Benavent

Bruno De Carli, Directeur Général et initiateur du projet « Pasta do Professor » lancé par l ABDR, nous a accordé une longue interview, analysant le problème du marché de l’édition universitaire au Brésil, et montrant comment le secteur envisage de lutter contre la copie illégale qui lui cause un tord considérable par cette initiative originale et intelligente.
Commençons d’abord par l’institution. Le « pasta do professor » est un objet simple, un dossier qui renferme les exemplaires des documents qui forment le contenu du cours du professeur, ce que les étudiants doivent lire. Son nom et l’intitulé du cours designe ce dossier que le professeur dépose dans une des multiples officines qui se chargent de copier les documents qu il contient pour le compte des étudiants, à leurs frais, et aux dépens des éditeurs et des autres ayants-droits. Ces offines officient au cœur des campus avec la bénédiction des autorités universitaires.
On comprend mieux le souci des éditeurs quand on observe que depuis 10 ans le nombre d’étudiant brésiliens a plus que doublé passant à près de 5 millions d’étudiants, la création d’une multitude de facultés et d’écoles privées absorbant ce volume d’étudiant jusqu’à représenter aujourd’hui 80% des effectifs. Les frais d’inscription, considérables (De l’ordre de 300 euros par mois pour les bonnes écoles), ne sont pas grevés de charges de photocopies… L’industrie observe que dans la même période, le volume des ventes a plutôt baissé, et pire encore que le nombre moyen de livres achetés est passé de 20 en moyenne à moins de 4. S’agit-il d’un changement du profil des étudiants (plus pauvres, obligé de travailler le jour pour suivre les cours du soir) ou comme le défendent les éditeurs, du résultat d’un pillage systématique et institutionnalisé en dépit de sa profonde inégalité et illégalité.
L’industrie enquête, fait prendre en flagrant délit et poursuit officines et Universités. Mais cette répression n’est pas la seule réponse. Une réponse est en cours de déploiement, c’est une réinterprétation numérique de l´institution du « Pasta do Professor ». Son principe est simple, il tient en trois éléments. Le premier consiste à donner aux institutions, et aux professeurs, la possibilité d’indiquer sur un site web leurs bibliographies. Le second implique que les éditeurs fournissent les copies numériques des documents souhaités par les professeurs, et le troisième oblige à installer une machine dédiée dans les officines, qui imprime les documents autorisés et les vends aux étudiants. Ces derniers ainsi bénéficient pour un coût pas très supérieur à celui d’une copie illégale, un document dont il a payé les droits et qui correspond exactement à ses besoins. Les manuels employés sont en effet vendu de manière fragmenté, chapitre par chapitre. Ainsi si le professeur ne recommande la lecture que de deux chapitres, l’étudiants n’achetera que ces seuls documents, et se passera de l’entiereté du livre.
A ce jour les éditeurs ont dit banco, et une douzaine d’entre eux ont ainsi investi un montant modique mais significatif dans le projet (près d’un million de dollars). Tout autant d’institutions universitaires de premier plan ont adhéré voyant là un moyen simple de se soustraire à des poursuites judiciaires ( toutes les institutions sont en fait susceptibles d’être poursuivies. Les officines qui facturent comme auparavant la copie, mais y ajoutent un droit d’auteur qu´elles perçoivent pour le compte des éditeurs, réduisent le risque de poursuite et augmentent les possibilités de gains. Les librairies sont intéressées par un système qui leur permettrait de vendre plus et de reprendre des part de marchés aux recopieurs. Il reste à connaître le comportement des professeurs, et naturellement celui des étudiants. Le potentiel est immense. En supposant que pour chaque cours un étudiant doivent avoir besoin de 100 pages de copies (environ 10 dollars), à 8 cours par an, c’est un revenu de l’ordre de 2 à 3 milliards de dollars qui pourrait transiter par ce système. Nous en sommes encore loin.
Ce modèle est particulièrement original à plusieurs titres.
Le premier est que le numérique n’est qu’une composante logistique du système. Les pdf ne sont pas mis à disposition sur une plateforme Internet, ils ne sont accessibles que par les copieurs dédiés, installés dans les échoppes de photocopie, dans les bibliothèques des universités ou les librairies. Le système numérique permet juste aux étudiants de prendre connaissance des dossiers de lectures recommandés par leur professeur et à ces derniers de signaler les textes qu’ils recommandent. Cette originalité prend ainsi en compte la fracture numérique qui traverse la population étudiante : si tous on accès à un mail, peu disposent d’un outil personnel pour y faire leur lecture. Le modèle papier reste encore dominant. Fondamentalement ce modèle économique hybride, est en fait un système de distribution de documents fractionnés à la demande (unbundling).Il est proche d´un i-tunes qui désarticule le modèle de l album. Il débite des tranches de savoir, que professeurs et editeurs définissent comme pertinents.
La seconde originalité tient dans la gestion des intérêts mutuels des parties prenantes (stake-holder management): éditeurs, Universités et facultés, professeurs, étudiants, échoppes de copie, librairies... En usant d’une méthode simple faite de carottes offertes et de menace de coups de baton, un équilibre général se crée, fondé sur la satisfaction mutuelle des intérêts particuliers. Il est remarquable aussi en cela qu’il propose une solution concrète pour faire passer un marché informel dans le domaine formel, problème lancinant dans nombre de pays du monde. Son concept est au fond une bonne affaire ; choisir entre un modèle legal et un modèle illegal au rpix d´une prime modique. L´esprit critique notera que celui qui paye en dernier recours est au fond le plus faible.
C´est la troisième originalité du concept, que de faire reposer le coût du système sur les consommateurs finaux. On est loin d’un système de taxes, de licence globale, d’abonnement institutionnel. Il s’agit en fait de reprendre une part du marché des institutions privées d’enseignement supérieur dont les fees élevés ne couvrent pas le coûts de la documentation. Dans une université libérale la documentation est un marché.
Il reste à s’interroger sur le devenir de ce système.
Son point fort est que reprenant le contenu d’une institution bien ancrée et nichée au coeur des établissement, c’est un service prodondément légitime. Il ne s’agit pas d’un nouveau service, mais d´une nouvelle manière de l´assurer. La "pasta do professor' reste un élèment de l´enseignement. Son accès est moins artisanal, il demeure le même. L´institution n´est pas entamée.
Son point faible réside sans doute dans la coopération avec les éditeurs, ce qui devrait être aisément résolu, mais surtout celle avec avec les professeurs dont on se demande dans quelle mesure ils pourraient jouer le jeu sans d’autres gratifications que d’entrer dans le monde la légalité. Jouant un rôle de prescripteur, leur intérêt au système serait naturellement d’être rémunérés, ou du moins récompensés pour leur participation. Sans envisager de commission, ce qui pose des problèmes éthiques évidents, on peut au moins imaginer, des services de presse plus systématiques, et la mise à disposition d’outils de facilitation de leurs enseignements ( blogs, réseaux sociaux, ressources documentaires…). Pour que le système aie un intérêt certain quelle masse critique atteindre ? Combien de professeur convaincre à l´utilité d´un tel service.
On peut s’interroger sur la résistance du système educatif. Le prix des livres, même allégé par la copie, reste élevé, et peut entrainer une transformation de la pédagogie. Plutôt que de s’appuyer sur des lectures, le cours peut sur un modèle européen s’appuyer sur son énonciation par le professeurs, sur des sources gratuites mises à disposition par de multiples acteurs , et les ressources documentaires dont disposent les institutions avec les abonnements bibliographiques tels que EBSCO ou Proquest. Ce scenario est peu probable, car la langue reste une barrière forte, ces éditeurs ne publient qu’exclusivement en anglais. Dans tous les cas, ce modèle d´áffaire doit retenir l´attention à la fois pour le contexte : le Brésil, la croissance rapide des populations étudiantes dans un environnement social inégalitaire, et la solution, dont le point le plus intéressant réside dans la prise en compte des intérêts variés des parties prenantes.

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