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L’être et le passage

Publié le 19 décembre 2011 par Lironjeremy
L’être et le passage Chaque chose est prise dans une double temporalité. L’une à part nous, ralliée à l’immensité dans laquelle naviguent les astres, nous échappe. L’autre se mesure à l’expérience que nous en avons, à notre échelle humaine, en regard de notre durée propre. L’apparente immobilité du monde, son allure immuable, s’accorde de mouvements incessants et contradictoires qui le font paraître en chaque instant dissemblable, précaire, passager, toujours à venir, de sorte qu’il se révèle être, comme l’écrivit Montaigne aux alentours de 1579, « une branloire pérenne ». La constance même que l’on croit pouvoir prêter au paysage qui s’étale sereinement sous nos yeux ne dit que l’échelle plus lente des mouvements qui l’ont façonné et le façonnent encore, elle « n’est autre chose qu’un branle plus languissant » pour reprendre Montaigne, encore. Par dessus ces mouvements viennent encore nos mouvements propres, le fait qu’autant que changent les choses, change le regard que l’on pose sur elle. Car nous nous succédons nous même au cours de notre vie, passant sans discontinuer d’un état à l’autre ou même d’un être à l’autre ; celui que nous étions à dix ans nous devenant dix ans plus tard totalement étranger, sauf ce que l’on nous en raconte et qui fait figure de « souvenirs ». Changent les circonstances et les considérations. Rien n’est stable et assuré, rien qui ne se laisse lire, immobile, en soi et en le monde. Rien, sinon la mort peut-être, qui annule tout, n’est définitif. Nos vies mêmes sont dessinées par de « muables accidents », fruits d’ « imaginations irrésolues », contradictoires. On n’est jamais à savoir si l’on doit s’accorder au tumulte du monde, en adopter la confusion, en rejoindre l’agitation et les passades ou y opposer le regard stable, intemporel et glacé de celui qui passe outre. Si l’on doit peindre « l’être » ou « le passage ». Une chose est sûre : jamais on n’échappe au contexte ; on ne peut parler que depuis là où, dans l’espace et dans le temps, on se trouve. Or, de manière accrue depuis l’aire industrielle, le visage du monde s’est montré instable, mouvant, voué à se dédire souvent. Les conflits ont pris à plusieurs reprises une tournure mondiale, une ampleur jamais vue. L’horreur s’est montrée démesurée au point que l’humanité même en a été ébranlée. Une certaine naïveté nous a été enlevée, définitivement. Il s’en est fallu de peu que la folie des hommes, en un geste dérisoire, n’en vienne à s’annihiler d’un coup. Aujourd’hui encore, pas une semaine ne passe sans qu’un scandale se fasse jour, qu’on nous annonce la ruine prochaine et fracassante du socle sur lequel la civilisation s’est hissée : l’économie globale. Avec l’ampleur inhumaine de l’industrie mondialisée, médiatique, on s’empoisonne, s’exploite, on s’accule au suicide, on se pousse au meurtre autant que s’organisent des collectes, que l’on s’assiste et se plaint. A la permanence d’idées éternelles gravées en lettres solides, affrontées à l’usure du temps, témoignant d’une certaine assurance de vue, s’est substitué la précarité de phrases ne s’énonçant que pour le temps que dure la base qui les a vu naître : un temps incertain.  Les vérités sont douteuses, on se contente d’une « morales par provision », comme l’a joliment écrit Descartes : un abri transitoire que l’esprit se fabrique, où il se réfugie pour ne pas être pétrifié par le doute. L’art, qui est en réflexion du monde et donc à l’image de l’expérience que l’on en a, connaît, mais aussi pour des raisons liées à sa propre histoire, un même doute quant à ce qu’il énonce et la forme dont il use pour le dire. Les certitudes professionnelles, les savoirs officiels ne valent plus. C’est dans l’incertitude de tout, de la chose et de soi, que l’on trace des signes, que l’on échafaude des formes. A peine si l’on entend encore les certitudes radicales des quelques avant-gardes qui s’énonçaient sans frémir. L’heure est à la cohabitation, à la confusion des genres, au tâtonnement. C’est au milieu des années 50 qu’apparurent les premières installations nommées comme telles, arrangements qui avaient pour différence radicale d’avec les façons traditionnelles de la peinture ou de la sculpture une sorte de dispersion formelle : l’œuvre n’était plus une entité compacte affrontée au monde, mais une combinaison mobile, éphémère parfois, déployée dans l’espace. Les formes que l’on fait ne sortent pas de rien, elles sont le produit d’un état d’esprit, d’une situation. Les de plus en plus fréquents assemblages éphémères que l’on peut voir aujourd’hui s’accordent au monde qui les enfante, dans leur discrétion, leur caractère fugace, transitoire, intuitif. Ils portent en eux le doute, la précarité et la multiplicité des possibles, jugés équivalents ; un certain relativisme. On n’en finirait pas de recenser ces manières bricolées, équilibres précaires et narratifs que d’autres époques auraient jugés avortons de sculptures. L’art émerge de ces équilibres ténus au sens flottant, de ces manières heuristiques. Dans ces installations, il semblerait, comme le notait Baudrillard au début des années 80, que le médium lui-même ne soit « plus saisissable en tant que tel », que « la confusion du médium et du message » ce qui lui faisait dire encore qu’il s’agissait là de « la première grande formule de cette ère nouvelle ». Ces formes que l’on poursuit sont un peu notre « morale par provision », les abris, les cabanes que l’on dresse à la hâte pour affronter l’étendue alors que l’on passe. Des huttes bâties au caprice de ce en quoi pourvoyait le sol. De bois et de débris, assemblages ordinaires prélevé au chantier qui fait notre décor pour dresser notre désir de donner forme à l’irrésolu.


Projet de préface pour un livre à venir, ce texte accompagne l'exposition Hutte réalisée par le collectif Hold Up le 5 novembre 2011. Ces réflexions prolongent et complètent celles que j'avais confié au livre l'humble usage des objets paru aux éditions Nuit Myrtide l'année dernière.

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