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Sauve qui peut ! (3)

Publié le 19 décembre 2011 par Zebrain

medium_ysee.jpgLes limites du genre

   Tout en se situant dans la droite continuation de ses prédécesseurs, Ysée-A (1970) élargit encore le cadre spatio-temporel du récit. Partant du postulat d'un univers cyclique où alterneraient phases d'expansion et de contraction, Thirion fait débuter son récit avant le Big Bang. L'empire des Tulgs est menacé par le mystérieux Glorvd. Après une fuite insensée à travers l'espace — cinq cent milliards de parsecs, une bagatelle ! —, un Tulg nommé Oen-Vur parvient sur Gmour, où l'attend Ysée-A, sa compagne. Tous deux vont dormir sur ce monde durant quelques milliards d'années, le temps que le Cosmos se contracte avant de se dilater à nouveau. Les Tulgs ayant survécu à quarante pulsations universelles, cela ne leur pose aucun problème. Quelques éons plus tard, en l'an 2370, Jord Maogan est envoyé explorer Cirva, un monde que l'on songe à terraformer. Seul problème : un sensitif-empirique a déclaré qu'il y a sur ce monde une forme de vie dotée de pouvoirs télépsychiques. Cela n'a rien d'étonnant, car Cirva n'est autre que Gmour, où dorment toujours les deux Tulgs. Ysée-A s'empare du corps de Solène, une biologiste stol, tandis que Maogan tombe sous le contrôle psychique d'Oen-Vur, qui conserve sa forme d'oeuf lumineux.

   Délicieusement paranoïaque — mais on le serait à moins dans sa situation —, celui-ci craint que l'humanité ne soit contrôlée par un Tulg qui se serait réveillé avant lui ; il ne peut imaginer que sa race a disparu. Lorsque Maogan et Sloène/Ysée-A — qui est tombée en catalepsie — reviennent sur Terre, ils sont pris en charge par l'Organisation Mondiale de Sécurité Sidérale, que dirige Sedor-Slim-Helsingborg, un mutant au nom pas plus improbable que d'autres. Celui-ci ne tarde pas à découvrir des incohérences dans le rapport de l'astronaute. Confronté à Oen-Vur, qui lui propose de s'associer pour prendre le pouvoir, il refuse et tente de le détruire. Ysée-A parvient à fasciner la planète entière - sauf Jord Maogan qui, se rappellant soudain ce qui s'est passé sur Cirva, décide que le moment est venu de fuir. Pour ce faire, il s'entoure d'animaux extraterrestres indestructibles, conçus à l'origine pour servir de réceptacles aux Tulgs. « Ce qu'Oen-Vur parvenait à réussir sur un être humain — imposer sa pensée et sa personnalité — Jord Maogan pensait y parvenir sur des êtres au cerveau vierge. Se projeter à l'extérieur d'eux-mêmes était une pratique courante chez les mutants et Maogan en savait largement assez à ce propos pour réussir l'opération. » La ficelle typique de la littérature populaire, qui consiste à tirer un personnage d'une situation insensée par le biais d'une pirouette, débouche sur une scène délirante, où les animaux en question — dont l'aspect n'a rien d'humain — parlent et agissent comme Maogan. Le côté absurde de la situation finit par dérégler les robots de garde, que le commodore se fait un plaisir de détruire. Après une conversation avec l'image holographique d'Ysée-A, il s'envole jusqu'au Tibet entré en rébellion, où il ne trouve qu'un champ de ruines. Tiré d'affaire par les Nerviens, des humanoïdes refusant le joug des Tulgs, il leur sert d'appât pour attirer Oen-Vur, qui tombe dans le piège. Comprenant que la partie est perdue, Ysée-A s'endort à bord d'un vaisseau qui part pour une lointaine galaxie, où elle a rendez-vous avec son compagnon. Celui-ci s'enfuit de son côté, poursuivi par les Nerviens, qui ne sont à eux tous qu'une partie de Glorvd, le créateur des Tulgs. Quant à ces derniers, il se révèlent être des robots conçus pour le plaisir de la chasse à courre. Nous sommes bien peu de choses.

   Ysée-A, avec ses dimensions et son souffle vanvogtiens, reste aujourd'hui encore l'un des meilleurs romans de son auteur — et de la collection. Comme dans Les Whums se vengent, l'existence d'un postulat scientifique fort dynamise en quelque sorte le récit. La hardiesse de la réflexion conjecturale nourrit l'aventure en lui donnant un sens ; c'était précisément ce qui faisait cruellement défaut aux Naufragés de l'Alkinoos. Les idées annexes abondent également, et Thirion sait tirer parti des éléments secondaires de son histoire pour la faire rebondir, même s'il semble y régner un joyeux désordre — ce qui nous renvoie à nouveau à Van Vogt. D'ailleurs, cette fois-ci, les extraterrestres sont moins le miroir de l'humanité que des pensionnaires d'une ménagerie céleste et polymorphe, puisque tant Glorvd que les Tulgs réussissent à changer d'apparence, d'une manière ou d'une autre. Les Terriens, quant à eux, se retrouvent divisés en deux catégories : rebelles ou esclaves psychiques. Cela dit, Oen-Vur est très humain dans son désir forcené de survivre, ainsi que dans les manifestations de la paranoïa qui en découle. Si Ysée-A et lui jouent incontestablement - sur le plan purement dramatique — le rôle des Grands Méchants du roman, la révélation de leur nature constitue, sinon une excuse, du moins une explication de leur comportement. Et Glorvd, qui se présente comme un deus ex machina — et sauve effectivement l'Humanité — est au fond plus cruel que les Tulgs, son malheureux gibier. Cette absence totale de manichéisme n'est pas le moindre attrait de ce livre fort ambitieux pour la collection. Maogan, quant à lui, adopte le profil bas qu'il conservera désormais et se laisse emporter par le flot des événements ; il réagit plus qu'il n'agit ; il est agi. Son effacement a déjà commencé. 
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   Sterga la Noire (1971) s'ouvre en prologue sur l'errance inexpliquée d'un homme sans mémoire dont le vaisseau s'est écrasé sur un monde sauvage. Aldenor 6, une planète peuplée de proscrits, est voisine de Sterga, un monde industriel appartenant au puissant consortium Mac Dewitt. Les femmes d'Aldenor venaient sur Sterga, s'y mariaient, puis entraînaient leur mari vers leur monde natal. Les trois croiseurs rapides envoyés pour régler le problème ayant disparu - ainsi que la planète elle-même, à en croire les dires des gens d'Infinite Point -, Maogan est parti pour tenter de percer le mystère, et son dernier message laisse supposer qu'il est devenu fou, ou est mort, ou les deux. Le narrateur, Stephan Drill, membre de la « promotion Dwianoukwadar » — dont le nom, une fois de plus impossible, a été choisi par Dortwich, le chef de la Force Cosmique —, part pour Sterga où il découvre la devise de la Mac Dewitt : « Tout ce qui est bon pour la société Mac Dewitt est bon pour la Confédération. » Comme il est impossible de dépasser la vitesse de la lumière au voisinage d'Aldenor 6, la traversée dure deux ans et demi. Mais sur les trois vaisseaux de l'expédition, seul le Farfadet atteint sa destination. Les deux autres sont détruits au début du voyage par de mystérieux agresseurs, eux-mêmes anéantis par un astronef que Dortwich a chargé de protéger ses hommes. Il semble que Douglas M. Bullitt, le maître de Sterga, n'ait pas envie que l'on apprenne ce qui se passe dans le système d'Aldenor. En cours de route, le Farfadet découvre l'épave d'un navire de guerre de la Mac Dewitt, ainsi que la preuve que les gens de Sterga ont massacré la population aldenorienne. Mais une étrange "chose" semble les avoir vengés. Alors qu'il pilote l'épave pour la ramener au port le plus proche, Kurt devient fou et s'éloigne au milieu d'une tempête radio-électrique. Stephan Drill est donc seul lorsqu'il aborde sur un astéroïde sinistre, Infinite Point. L'espace de quelques chapitres aux titres évocateurs, le space opera cède le pas à une curieuse ambiance mi-rêveuse, mi-désenchantée. « Et ce qui me frappa, ce fut la rose. L'homme avait une rose sur son bureau. Une seule rose ! J'ai déjà vu des fleurs de toutes sortes. Les géantes rouges de Fwor qui dévorent des tonnes de viande, les cahams de Rustrel qui s'étendent sur soixante millions d'hectares et les petites fleurs des champs qui poussent sur les toits des buildins de Svorlowsk et d'ailleurs. J'ai même vu des roses, mais une seule rose dans un vase ! Je n'avais jamais imaginé, non ! » Cloué au sol par manque de carburant, Stephan rencontre la fascinante Alioutcha, se met à boire et à faire d'étranges rêves. Il y visite une cité rose, où sa compagne lui raconte les horreurs perpétrées par la Mac Dewitt et lui révèle qu'il est un mutant envoyé sur Terre pour y recevoir son éducation. Il existe en effet sur Aldenor 6 une race ancienne d'hommes-chats qui se sont métissés avec les colons terriens. Après bien des doutes et des souffrances, Stephan finit par accomplir sa mutation. Alioutcha l'entraîne alors sur Terre — les Aldenoriens ont en effet le pouvoir de voler dans l'espace à des vitesses bien supérieures à celles de la lumiètre, bien évidemment sans scaphandre ! — pour essayer de sauver Dortwitch, lui aussi métis de Terrien et d'homme-chat. Ils échouent et celui-ci se suicide. Ils mettent alors le cap sur Sterga, où ils découvrent l'existence des terribles robots-méduses, capables de triompher des illusions qui sont la meilleure défense de leur peuple. Ils apprennent aussi que Jord Maogan, que la Mac Dewitt retenait prisonnier, s'est évadé. Le couple parvient à l'aider dans sa fuite au cours d'un combat qui tient du morceau de bravoure. Séparé d'Alioutcha, Stephan erre à travers l'espace et le temps — et retrouve Dwianoukwadar, la Cité Bleue où son peuple vivait autrefois, détruite des millions d'années plus tôt par les Dongars, ancêtres de l'humanité contemporaine. Sterga, quant à elle, sera bien entendu vaincue. Dans le rapport final de Maogan, qui clôt le roman, on apprend que la Mac Dewitt convoitait Aldenor à cause du minerai des waal, qui permet de fabriquer un explosif surpuissant : la bombe-soleil - jadis employée par les Dongars pour anéantir Dwianoukwadar.   Sterga la Noire présente une différence notable avec les volumes précédents : il est raconté à la première personne, un mode de narration que Thirion avait déjà utilisé — avec des résultats fort différents — pour La résidence de Psycartown, ainsi que pour « Les tours d'ivoire ». Ce parti pris indique-t-il une implication plus profonde de l'auteur ? Sur le plan émotionnel, sans aucun doute. Il suffit de voir la dérive du narrateur dans la boisson et la folie pour comprendre pourquoi l'auteur a choisi le je cette fois-ci : il avait besoin d'une intériorisation, d'une identification au personnage plus forte que dans les volumes précédents. Car Sterga la Noire est avant tout le récit d'un changement pénible et douloureux. D'un passage à l'âge adulte. Stephan Drill perd bien des illusions au cours de son aventure, et le livre, sans être un roman d'apprentissage, montre bien la difficulté des mutations intérieures — le tout enrobé de la quincaillerie science-fictive et onirique que l'on est en droit d'attendre de Thirion : pyrotechnie interstellaire, pouvoirs psychiques démesurés et idées ou images délicieusement « irritantes ». « L'espace vide est vivant et non pas désertique comme le croit l'homme. A peine quitté la Terre, je plongeai dans l'univers des bulles. Elles jouaient entre elles, changeant de formes et de couleurs, explosant pour renaître. Le temps ni les distances n'existaient plus, et les galaxies formaient un fleuve de lumière. » Le livre est également une charge vigoureuse contre l'impérialisme des grands consortiums financiers. La critique latente dans Les Whums se vengent a envahi le roman, et les grands capitaines d'industrie comme sir Percy ont cédé la place aux transplanétaires inhumaines façon Mac Dewitt. « La ville de Sterga était implacable, pis que tout ce que j'aurais jamais pu imaginer. Un dédale inouï de bâtiments métalliques entassés sans aucune grâce. Tout était strictement utilitaire dans la cité et dans les rues enchevêtrées, sur vingt niveaux, les humains circulaient, les yeux morts, tristes et sans espérance. » La juxtaposition de ce passage et du précédent donne une idée du cocktail détonnant que constitue ce roman, mêlant sans vergogne critique sociale et onirisme, space opera et émotion. Si Ysée-A est un sommet en ce qui concerne l'ampleur de la vision, Sterga la Noire mérite le statut de chef-d'oeuvre parce qu'il réunit en un équilibre parfait la panoplie de ses ingrédients. C'est aussi le roman de la série où Jord Maogan est le moins présent, puisqu'on ne fait que l'entrevoir ; il signe toutefois l'étrange rapport final, avec son appel au désarmement. Tout compte fait, l'utilisation de la narration à la première personne vient peut-être également du fait que Thirion commence à se lasser de son héros fétiche — ce qui devient plus évident encore dans le volume suivant. Quoi qu'il en soit, cela donne l'un de ses meilleurs livres, ainsi qu'un roman étonnamment progressiste pour la collection. 
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   La citation de Platon qui ouvre Le Secret d'Ipavar annonce un texte où l'illusion joue à nouveau une place importante. Ce n'est pas tout à fait le cas, même si des visions hallucinées traversent le roman. Narada et Urgalek explorent Ipavar, une planète abandonnée depuis cinquante mille ans. Séparé de sa maîtresse, Urgalek tombe sur une bande de Vengeurs dirigée par Torle. Ce dernier disparaît, comme Narada, devant une étrange porte-miroir. Les Vengeurs repoussent un assaut de la police et apprennent que Torle n'est pas humain. Il s'avère bientôt qu'il a été le dernier roi d'Ipavar et que Wincha, son épouse remplacée depuis par Narada, a décidé de les traquer où qu'ils aillent. Empruntant la porte-miroir, Urgalek et elle se retrouvent au sein d'une immense sphère tapissée de miroirs qui donnent sur une myriade d'univers parallèles. Ils essayent de nombreuses portes, avec des fortunes diverses. Il semblerait que Torle veuille devenir immortel et créer un empire qui s'étendrait sur des milliers de lignes historiques. Après diverses scènes d'action mal reliées entre elles - peut-être pour donner la sensation que les personnages tâtonnent -, Wincha et Urgalek apprennent que Torle combat les Visqueux, des "suppôts du passé", vampiresse nourrissant de la terreur humaine. La reine répudiée décide de favoriser leur victoire pour se venger de son époux et de la maîtresse de celui-ci. Utilisant la sphère, elle déchaîne la violence et la destruction sur tous les plans de réalité qui lui sont accessibles. Le roman s'achève dans la confusion la plus totale et l'on apprend, avec une certaine indifférence, qu'Urgalek n'est autre que Jord Maogan.   Le thème, fort ambitieux, est desservi par un traitement qui met en parallèle une action très désordonnée et une trame trop complexe. Louis Thirion reconnaît lui-même être « passé à côté du sujet. Enfin, disons... C'est à cause de la collection. Parce que j'avais un sujet qui était beaucoup plus ample, je crois... Je me suis rendu compte à un certain moment que, si je le traitais vraiment, si je me laissais aller, il dépasserait les bornes. J'ai été obligé de me castrer moi-même, en quelque sorte. » De fait, ses efforts se noient dans un déluge d'images incohérentes. En outre, l'élargissement du champ qui caractéristique la série se heurte aux limites du genre. Comme peut le laisser penser l'emploi d'une infinité d'univers parallèles — à peine évoqués, il est vrai —, Thirion se sent désormais à l'étroit dans le space opera, auquel il renoncera d'ailleurs après ce roman, pour ne plus l'utiliser que ponctuellement, dans le cadre des affrontements temporels qui sont au coeur de son oeuvre des années 80. Un roman raté, donc, et l'on peut regretter que, dans ce cas précis, le processus alchimique qui a fait la réussite de Sterga ou d'Ysée-A ait échoué. Maogan, qui ne doit bien entendu son salut qu'à la fuite, se cache sous un autre nom pendant l'essentiel du roman, et la révélation de son identité n'est guère plus qu'un clin d'oeil ; l'auteur le sort une dernière fois de sa manche avant de l'abandonner. Sans regret.Roland C. Wagner

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