Brèves réflexions sur la profession d'avocat par temps de crise

Publié le 22 décembre 2011 par Arnaudgossement

La crise économique actuelle - à moins qu'il ne s'agisse d'une nouvelle économie - modifie en profondeur les conditions d'exercice de la profession d'avocat. Brèves réflexions.


 Avant toute chose, il convient de souligner que l'exercice de la profession d'avocat revêt des réalités fort diverses. L'avocat qui exerce à titre individuel son activité depuis vingt ans n'aura sans doute pas le même point de vue qu'un jeune avocat collaborateur d'un cabinet anglais de plusieurs centaines de salariés. L'avocat qui exerce en droit pénal à Toulouse n'aura sans doute pas la même analyse que celui qui pratique le droit de l'urbanisme à Lille et ainsi de suite. L'avis est souvent fonction du point où l'on se place et l'intérêt du métier d'avocat réside aussi dans la grande diversité de ses pratiques. En définitive, le présent point de vue n'est qu'un point de vue - le mien- et non, bien entendu, une vérité. 

L'accés à la profession. Je reçois chaque jour des mails écrits par des étudiants ou élèves à l'école du bareau, souvent inquiets pour leur avenir professionnel. L'omniprésence du thème de la crise créé un climat anxiogène pour ces jeunes juristes qui se demandent s'ils ont fait le bon choix en s'orientant vers le barreau. Leurs questions, auxquelles je ne peux malheureusement pas toujours répondre, sont souvent empreintes d'une grande gravité et trés rationnelles : quel master 2 faut-il intégrer ? Est-il préférable d'étudier à Paris ? Quel stage faut-il effectuer ? Le contentieux de l'environnement a-t-il de l'avenir ? N'est ce pas trop difficile de trouver une première collaboration ? Les auteurs de ces messages me font souvent part des avis trés tranchés qui sont exprimés sur les forums de discussion ou des rumeurs qui entourent la profession. 

Il est bien difficile de donner un conseil.  Sauf un peut-être : le choix d'être avocat ne peut pas résulter d'un seul calcul strictement mathématique. Ce choix doit aussi résulter d'un désir et, mieux, d'une passion. Le métier d'avocat est contraignant, suppose un investissement personnel important et ne peut rendre personne heureux qui se sentirait obligé à le faire. En réalité, j'ai le sentiment que mes futurs jeunes confrères font souvent preuve d'une maturité et d'un manque d'insouciance qui n'est nullement de leur fait mais qui devrait interroger les générations précédentes sur leur propre responsabilité. 

Par ailleurs, je suis assez dubitatif quant aux jugements définitifs sur la nécessité absolue de multiplier les troisièmes cycles, d'étudier ici plutôt qu'ailleurs, de faire un stage là et pas là. En réalité, je ne peux que proposer aux étudiants qui m'écrivent de se poser d'abord la question de ce qu'ils souhaitent - eux - profondément. A titre d'exemple, j'ai récemment eu en stage une jeune juriste qui a décidé de se réorienté en droit de l'environnement aprés avoir passé des années à étudier le droit de la concurrence, secteur jugé "porteur". Je vois mal comment il est possible de passer des années à pratiquer un droit....que l'on aime pas. Sans crainte d'enfoncer une porte ouverte, soulignons que le plus important est sans doute de tout faire pour se réveiller chaque jour en étant heureux d'aller au boulot. Voici un vrai privilège !

En définitive, le mode d'accés à la profession dépend des motivations personnelles de chacun et non de l'empilement des diplômes. Certains sont prêts à sacrifier leurs nuits dans l'espoir de gagner beaucoup d'argent, d'autres préfèreront exercer dans de petits cabinets et tenter l'association le plus tôt possible. D'autres enfin sont allergiques à la recherche de clientèle et décident par avance de rejoindre le monde de l'entreprise le plus rapidement possible. Dans ce dernier cas, le certificat d'aptitude à la profession d'avocat est davantage conçu comme un diplome supplémentaire et non comme une porte d'accés au barreau.

A mon sens, le plus important pour celui ou celle qui se destine à prêter serment est de savoir d'abord s'il entend consacrer une bonne partie de sa vie à cette profession et, dans l'affirmative : comment. Si vous n'avez aucune affinité pour le droit de la propriété intellectuelle, ne pensez pas qu'il sera possible de lui consacrer vos jours au seul motif qu'il vous permet de payer le loyer. Un jour ou l'autre, le manque d'envie sera le plus fort. 

Une autre question qui m'est souvent adressée est de savoir si le droit de l'environnement est un "secteur porteur" ou "juste un effet de mode". A titre personnel, je suis au nombre des juristes qui pensent que l'ultraspécialisation présente des inconvénients. Acquérir une culture juridique générale et la conserver tout au long de sa vie est précieux. De même pour le droit de l'environnement : un jeune juriste qui ne traite pas que des dossiers de déchets ou d'installations classées dés sa première année d'activité ne devrait pas s'en désoler. Bien au contraire. Il aura devant lui de nombreuses années pour ce faire un nom dans tel ou tel domaine et cette culture globale acquise dans ses jeunes années lui sera fort utile. Je suis parfois désolé de constater que certains master universitaires sont devenus à ce point pratiques que la théorie, le savoir général et la formation du raisonnement sont abandonnés au motif qu'il conviendrait, sur le modèle du prêt-à-porter, de produire des juristes prêts-à-travailler. En toute hypothèse, pratiquer la procédure civile sera toujours utile à un étudiant de droit public et la connaissance du contentieux administratif devrait intéresser les étudiants de droit privé. 

De la même manière, les étudiants ne devraient pas être découragés, au cours de leur cursus de s'aventurer sur les terres de la philosophie du droit ou de l'histoire des idées politiques. Ces enseignements leur seront trés précieux dans l'exercice de leur métier pour n'être pas que de simples mécaniciens mais de véritables architectes. Avoir du recul par rapport à son activité, être capable de saisir l'évolution du droit grâce à la connaissance de son histoire, pouvoir analyser la portée d'une nouvelle jurisprudence sont autant d'atouts qui permettront de mieux conseiller son client, de se démarquer des simples réciteurs de commentaires de textes. En clair : si le droit de l'environnement est votre passion, surtout conservez la et considérez que la diversité des dossiers qui vous sont soumis est une opportunité. Refuser une collaboration au seul motif qu'elle ne permettrait pas de ne pratiquer qu'un contentieux en particulier est assez discutable.

Pour ma part, en début de collaboration, aprés des études de droit public, mon plus "gros" dossier intéressait le droit des contrats et la responsabilité du fait des produits défectueux. Si j'écris souvent sur ce blog des billets consacrés aux énergies renouvelables, je viens de consacrer ma journée à un dossier relatif au droit de la santé et aux DASRI (déchets d'activités de soins et à risques infectieux) et j'enchaîne demain sur un dossier REACH (produits chimiques). 

Qu'est ce qu'un "bon" avocat ? La crise n'affecte pas que le moral des étudiants : elle produit également des effets pour les choix que font nos clients. Avec cette question quasi obsédante : quel est le "bon" avocat ? Il y a pourtant autant de réponses que de clients. Les critères de choix de ces derniers sont en effet multiples. Certains clients choisissent un avocat pour l'image qu'il leur renvoie. Ainsi certains responsables d'entreprises conçoivent une certaine fierté à faire savoir qu'ils travaillent avec tel cabinet réputé trés cher et installé dans de trés beaux locaux à une adresse prestigieuse. Un peu comme pour un bijou : le savoir cher participe du plaisir de le porter. Ici, le storytelling du cabinet joue à plein et choisir un avocat revient à choisir une histoire dans laquelle on se reconnaît. En d'autres termes, la compétence n'est pas le seul critère de sélection voire est un critère totalement absent de la sélection d'un conseil par certains clients. 

Certes, des indicateurs supposés rationnels sont mis en place à la destination des décideurs qui recherchent un cabinet. Des classements de cabinets d'avocats se multiplient qui reposent sur le même principe que le top 50 des chansons de notre jeunesse : plus un avocat "vend", mieux il est classé. Précisons : plus un avocat déclare vendre, plus il monte sur le podium. Un bon avocat - comme un bon chanteur - serait donc celui qui gagnerait le plus. Pourtant, ce "principe" est largement contredit par les faits. Je connais d'excellents avocats, amoureux du droit et fins plaideurs, qui ont fait le choix d'une clientèle réduite et donc d'un chiffre d'affaires lui aussi réduit pour la liberté que cela leur confère. La compétence n'est donc pas toujours fonction du chiffre d'affaires déclaré et la plus grande prudence est recommandée à l'endroit des tops 50 d'avocats, a fortiori ceux pour lesquels il faut payer, la place octroyée pouvant dépendre du montant de la cotisation.

La crise et le dialogue client/avocat. Nul doute : les clients et notamment les PME sont devenus, pour beaucoup, mieux informés, plus experts et plus exigeants sur la manière de travailler avec un avocat. La pratique des honoraires aux temps passés est devenue plus rare et la plupart des entreprises souhaitent disposer de devis précis voire de forfaits pour des misssions elles-même bien délimitées, à la fois dans le temps et s'agissant des questions à traiter. De la même manière, les hypermarchés du droit me semblent moins prisés au profit des boutiques de proximité, organisées en réseau. L'avocat qui travaille en réseau avec ses confrères pourra, au coup par coup, en fonction de chaque dossier et des exigences de son client, lui recommander, non pas nécessairement un avocat maison mais un avocat dont le profil correspondra le mieux à la mission pour une matière dont il n'a pas lui-même la compétence. Reprocher aux cabinets "de niche" leur spécialisation n'a donc pas grand sens : aucun avocat n'est omnicompétent et tout avocat peut recommander un confrère dans une autre spécialité que la sienne. La souplesse et la liberté que procure le réseau me semblent de mieux en mieux comprises par les clients, a fortiori par temps de crise.

Autre caractéristique de l'évolution du rapport client/avocat : le retour aux fondamentaux. Le droit tout d'abord. Il fut un temps pas si lointain où certains cabinets préféraient mettre en avant les diplômes d'école de commerce de leurs membres et communiquaient assez peu sur la connaissance des textes et de la jurisprudence. J'ai même entendu que la faculté de droit ne formerait bientôt plus les futurs ténors du barreau. Or, rien de tel ne s'est produit, fort heureusement. Au contraire, j'observe que le fait de donner des TD ou des cours à la faculté revient sur les cartes de visite. 

De même, alors que certains avocats se prévalaient hier de ne jamais plaider et mettaient en avant leur qualité de consultants, cela me paraît moins vrai, sans pour autant que je dispose ici d'une quelconque étude statistique. L'avocat est bien celui qui connaît la procédure,  le fonctionnement des juridictions, les mécanismes du contentieux et la manière dont se forme une vérité judiciaire. C'est cette connaissance que recherchent nombre de clients soucieux de prévenir, de gérer ou au contraire de déclencher un contentieux. L'avocat n'est pas qu'un marchand de clauses contractuelles jargonnées, si possible en barbarismes anglais. 

Retour au droit, au contentieux mais retour à la déontologie aussi. Son enseignement à l'école du barreau devrait susciter davantage d'intérêt de la part des élèves avocats car elle leur sera indispensable. Les occasions de la pratiquer ne manquent pas. Si la question du conflit d'intérets ne cesse de défrayer l'actualité politique et médiatique, elle est posée de manière toujours plus pressante aux avocats et tend à s'élargir dans sa définition. Certaines entreprises font signer des déclarations de conflits d'intérêts qui ne sont pas uniquement bornées aux hypothèses d'un litige pour lequel l'avocat ne peut être le conseil des deux parties. 

Voici donc quelques brèves réflexions qui n'ont d'autre but que de souligner une évidence : la crise économique durable est en réalité une nouvelle économie à laquelle les avocats doivent s'adapter. En ces temps d'incertitude et de prolifération des règles de droit, leur compétence devient sans doute plus précieuse encore car la sécurité juridique est une condition de la pérénité de l'activité économique.