Magazine Journal intime

Belle de minuit

Par Pierre-Léon Lalonde
Il sera bientôt minuit, il sera bientôt 2012 et je roule en songeant à l’année qui vient de passer. Je me dis que ça aurait pu être mieux, me dis aussi que ça aurait pu être pire. J’ai une pensée pour mes confrères qui ont une petite famille à faire vivre et me demande si je dois me compter chanceux de vivre seul. Y’a rien de parfait. L’année qui commence dans cinq minutes ne changera rien à l’affaire.
Perdu dans mes rêveries, je me retrouve sur Roy et m’apprête à tourner sur Saint-Laurent quand un grand gars s’approche du taxi. Je n’ai pas le temps de comprendre que c’est le portier du club sur le coin et qu’il m’arrête pour une cliente qui n’est plus en état de le faire. Déjà la fille s’affale sur la banquette et je réalise que je vais terminer l’année avec elle.
Avant de se coucher de tout son long, elle a le temps de me dire l’adresse de son hôtel sur Décarie. Je vois où c’est, je vois aussi l’état dans lequel se trouve ma passagère et lui offre un sac au cas ou. Évidemment, je dois y aller piano pour éviter les débordements mais vu l’état des routes et de ma suspension, je redoute le dégât.
Je contourne le Mont-Royal où des feux d’artifices éclatent. La nouvelle année commence et la fille couchée derrière moi s’est mise à ronfler. Stoppé à un feu je regarde cette fille qui a du mettre un temps fou pour se faire une beauté. Pas de doute qu’elle a du en prendre beaucoup moins pour la foutre en l’air.
Lentement, j’arrive enfin à destination et je dois sortir du taxi pour aller réveiller la belle de minuit.
Je la secoue un peu et elle relève la tête juste ce qu’il faut pour que sa gerbe de vomi n'atterrisse pas dans le véhicule. Je me tasse pour ne pas en prendre plein les bottes et empoigne sa chevelure pour épargner sa teinture. À vue de nez, je dirais que la tequila ne fera plus partie des préférences de la fille qui n’en fini plus de faire le vide.
Lorsqu’elle se relève enfin, je lui file quelques napkins, lui demande si ça va et lui dit le montant de la course. Complètement hébété, la fille fouille dans son sac, sort son téléphone et se tente de composer un numéro. Mes ressources de patience s’amenuisent alors assez rapidement.
J’ai beau l’invectiver pour qu’elle me paie, la fille s’entête à vouloir loger un appel. Il est minuit vingt, les rues pullulent de clients et je suis là, les deux pieds de chaque côté d’une flaque de vomi à tenter de raisonner une fille qui n’a plus toute sa tête. Je hausse le ton et me demande si je ne serais pas mieux de l’aider à sortir lorsqu’elle me demande quel est le numéro pour appeler un taxi!
Misère...
Ça m’a pris encore 5 minutes pour la convaincre que j’étais le taxi et que nous étions devant son hôtel. Ça en a prit tout autant pour me faire payer et l’aider à marcher jusqu’à la porte de l'établissement. Je suis revenu vers le taxi, me suis assuré qu’il n’y avait pas de vomissures dans l’auto et j’ai repris la route en me disant que le reste de la nuit ne pouvait pas être pire...
Bon 2012 tout le monde. Que votre route soit bonne...

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