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Corrida et transgression à la Plaza México

Publié le 25 février 2008 par Slal

México, février 2008
Alors que nous discutions la semaine dernière sur la notion de frontière, et du bonheur que le Mexicain avait de s'y maintenir afin de développer sa créativité et d'y trouver une manière de survivre, mon ami Felipe Castro, historien grand spécialiste des Purépechas de l'Etat de Michoacan, énonça le principe de la transgression, élevée au niveau d'un art. Comme il connaît mon goût pour les toros et mes travaux déjà anciens sur la tauromachie mexicaine, il lui paraissait que la transgression ne s'applique jamais mieux que dans ce cadre festif qui a marqué, consciemment ou non, la façon d'être et de penser de générations de citadins et de campagnards.
Quelle meilleure façon de me préparer à la corrida du dimanche que cet entretien qui nous faisait passer du souvenir des frasques pitoyables du torero el Gleason aux libertés prises avec la règle par le mundillo local, de l'invention prodigieuse de l'art du jaripeo à cette coquetterie mexicaine poussant les toreros triomphateurs à effectuer leur tour d'honneur dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Nous nous rappelions par exemple avec quel plaisir les indiens du plateau central avaient dû songer à monter à cru un taureau récalcitrant en entourant le poitrail de la bête d'une grosse corde. Eux qui n'avaient en général pas le droit de monter à cheval, ils trouvaient dans cette manière de faire imprévue l'occasion de s'approprier la tauromachie par le renversement du genre : de toute évidence, le jaripeo s'apparentait à une forme réjouissante de moquerie culturelle en même temps qu'il permettait de s'affirmer au moyen d'une expression allusive de revendication sociale encore accentuée de nos jours par la présence continue de clowns dans le ruedo. N'était-ce pas en devenant un torero fameux par la transgression qu'on pouvait prétendre à se voir reconnu (un taureau, quel qu'il soit, et par quelque bout qu'on le prenne, reste un animal symbolique majeur), avoir du succès avec les femmes, s'enrichir peut-être, s'imposer comme héros d'une population opprimée (même, et surtout, par une mort qui ne manquerait pas de prendre alors des allures prononcées d'autosacrifice bénéfique au plus grand nombre).

Pour le dimanche 20 janvier 2008, je savais à quoi m'attendre, car ici, ce ne sont pas les normes qui importent, mais bien la façon de les transgresser. De toute façon, il est impensable de passer un dimanche de la temporada à México sans prendre le chemin de la Plaza México, et il était évident que le cartel proposé devait favoriser ma curiosité d'anthropologue plus que mes appétits d'aficionado. Je savais que les bêtes présentées auraient probablement perdu quelques kilogrammes depuis le moment qu'elles avaient été pesées. Je m'apprêtais à m'interroger une fois encore sur la façon de compter les années dans les élevages du cru. Je supputais que certains oublieraient de se croiser ou d'occuper les terrains adéquats, mais je savais que la conjonction de tous ces éléments ne manquerait pas de donner un spectacle … différent.


A 16 heures, les quelques spectateurs répartis sur les gradins posent leur verre et commencent à applaudir, pour faire presser le mouvement. Puis lorsque les portes s'ouvrent enfin, l'événement est salué par un énorme « olé ». Le cartel, formé pendant la semaine, est exclusivement composé de Mexicains avec le rejoneador Gaston Santos, puis Fernando Ochoa, Ignacio Garibay, et Alejandro Martinez Vertiz, censé confirmer une alternative prise en … 2000 à Juriquilla, Etat de México. Les toros ( ?) sont de Carranco, élevage originaire de Santa Maria del Rio, San Luis Potosi.
Le fait que tous les toreros soient mexicains et le cartel si peu alléchant a-t-il à voir avec l'espèce de léger vent de xénophobie qui semble agiter ces jours-ci la gauche mexicaine depuis qu'elle a appris que le nouveau secrétaire de gobernación, l'équivalent du ministre de l'Intérieur, était un jeune homme de 36 ans, né à Madrid de père espagnol ? Le malheureux n'a que sa mère pour rattraper l'injure faite au pays, et c'est bien peu aux yeux de beaucoup. Non, il va de soi que le problème n'est pas là, et il m'aurait suffi d'éplucher l'offre taurine de certaine ville de province le même jour pour me convaincre que la faiblesse insigne du montage proposé relève plutôt de l'incurie du gérant des arènes les plus vastes au monde.
Rapport de cause à effet ?, ils ne sont guère que 3 ou 4.000 spectateurs à s'être dévoués. Il faut reconnaître d'ailleurs qu'à aucun moment on a ressenti aux abords du coso de l'avenue Insurgentes le grand frisson préludant aux grandes tardes. Tout se passe comme si l'afición locale s'était déjà installée dans le sentiment de fatalité qui caractérise le peuple mexicain aux yeux de beaucoup. C'est le cas aujourd'hui. Heureusement ! Car aller aux toros correspond à une manière de respect de la tradition, une volonté de sortir ensemble, à tous les âges, avec l'épouse ou la novia, mais aussi avec les enfants, chacun bien décidé à s'amuser, ou à se montrer, quoi qu'il dût se passer. A voir sortir le toro pour le rejón, on aurait pu s'abuser. Car Stalin, de Garfias, un des élevages de pointe ici, est joliment présenté, sûr de sa bravoure, fixe, solide, poursuivant le cavalier avec enthousiasme, répétant sans hésitation, et s'il finit un peu difficilement, c'est sans doute à cause de Gaston Santos qui a eu tendance à le surexploiter en début d'une faena aussi propre que répétitive. Une bonne estocade vaudra l'oreille de Stalin sorti à l'arrastre lento.
Il y a tout au long de la corrida un ballet incessant de personnel chargé de vendre une multitude de choses, à manger et à boire bien sûr, mais également des coussins, des jouets pour les enfants et des billets de loterie. Et si l'on entend dire ici ou là sur les gradins qu'il n'y a plus guère de toreros locaux capables d'emporter l'adhésion, il faut reconnaître que dans le même temps la variété des nourritures proposées sur place ne cesse de s'améliorer, permettant aux Mexicains de s'imposer comme les seuls candidats à l'obésité et au diabète capables de rivaliser avec leurs voisins du nord : café, eau, bière, soupes chinoises, meringues, churros simples ou fourrés, salades de fruits, pistaches variées, pies, sorbets, alegrias d'amarante, donuts, barbe à papa, pizzas, portions individuelles de plats traditionnels tout préparés, etc.

Le premier toro, Perdigero, de 480 kgs, est très protesté pour manque flagrant de trapío. C'est là en fait une manière de marquer le coup une bonne fois, car les autres, pourtant de la même veine et très anovillados, ne seront accueillis que par quelques sifflets s'offusquant du manque de présence et de cornes vraiment indignes d'une place de première catégorie. Indigne. Mais que dire du comportement de ces animaux ? Un seul refusera de tomber, tous seront dépourvus de la moindre volonté sérieuse de combattre, préoccupés avant tout de maintenir un équilibre instable : dépourvus de piquant et de caste, incapables de donner l'illusion du risque, ils n'offrent pas la moindre émotion.
Ochoa cède Perdigero à l'impétrant du jour qui avait probablement acheté la corrida à son amie ganadera pour pouvoir se présenter pour l'unique fois de sa vie dans la monumentale en tant que matador de toros : Alejandro Martinez Vertiz, sans doute habitué de quelques arènes de troisième catégorie en province, et qui souhaitait terminer ce dur métier sur une occasion que seule l'administration de cette plaza pouvait lui offrir. Une pique en dormant, avant de tomber. Le torero n'est même pas à la hauteur de l'indigence de l'animal. Des cris fusent de la foule : « Tel parrain, tel filleul » (on vous le dit, de vrais connaisseurs…), « Chante plutôt pour lui donner du courage » (ce qui laisserait supposer que le jeune homme prétend aussi donner de la voix). Finalement, on gardera surtout l'impression de la bonté extrême de l'animal, son sens de la compassion, qui le poussèrent à abréger le calvaire de son laborieux tueur en choisissant la voie de l'autosacrifice.
Cone annonçait 480 kg, il sera en tout cas le seul de la tarde à se maintenir debout malgré une pique et des banderilles déplorables. Son torero, Ochoa, se penche au-dessus de lui à la manière d'une cigogne soucieuse d'éloigner un animal pourtant dépourvu de toute mauvaise intention. Face à un toro qui n'a rien à dire, et s'il manque autant d'idées claires que de volonté de se croiser, comment un torero peut-il transmettre autre chose qu'une sensation de vide ? Le spectateur se contente alors du détail le plus infime pour sourire, même l'épée du descabello qui finit par se plier drôlement lors d'une troisième tentative infructueuse, ou un retour à l'épée tout aussi défaillant.
Revenido, 505 kg, revient à Ignacio Garibay. Ses défenses, presque cachées par les oreilles, seraient indignes d'un eral de bonne origine. Qu'importe ! Garibay le réceptionne par des véroniques de bonne facture, quoiqu'un peu précipitées, avant de l'amèner au picador par chicuelinas. Histoire de mettre toutes les chances de son côté devant un adversaire aussi monstrueux, le torero préfère rectifier sa montera tombée boca arriba après le brindis général. Et là, surprise, l'animal cité de loin prévient sur la première charge à droite, poussant Garibay à toréer par naturelles dans toute cette entame de faena. On ne sait alors ce qu'il faut admirer le plus : le bon goût du torero qui a la pudeur et l'élégance de ne pas en rajouter, son art de maintenir l'animal sur pied en suivant le rythme des bons fils de famille qui accompagnent une vieille maman pour la promenade dominicale, ou sa manière efficace de transmettre avec art et précision. Pas d'ambulance donc : l'heureuse circonstance suffit à provoquer dans le public un enthousiasme qui n'atteindra son sommet qu'après une estocade à effet foudroyant (enfin, si on l'accorde au maestro en se hâtant d'oublier que ses peones s'étaient échinés l'instant d'avant à remettre sur pied l'animal pourtant bien décidé à s'en remettre sans plus tarder aux bons soins de Charon). Une oreille et… sortie lente pour Revenido !

On venait d'avoir notre ovation, mais je crois qu'il n'y en eut pas de plus franche que celle qui fut accordée à Christian Sanchez, banderillero de Garibay, pour le geste le plus torero de cet après-midi de grisaille. Le public ne s'y trompa pas, évidemment, conquis par la prouesse de l'homme qui refusa d'échapper à la charge improvisée du pauvre Mi Viejo, de 508 kgs, déjà secoué par une vilaine vuelta de campana, le stoppa au contraire d'une simple feinte de corps, le remit en suerte aussitôt, et se hissa de tout son haut au beau milieu des cornes pour une pose précise. Il n'eut d'ailleurs pas besoin de l'autorisation du maestro pour saluer montera à la main.
Le reste ne mérite même pas d'être noté parce qu'il ne pouvait y avoir aucune surprise, ni agréable, ni triste. L'observateur mettra alors les cris délirants de « torero, torero », voire « torerazo », proférés par certains lors du second tour de piste d'Ignacio Garibay tout autant sur le compte d'une connaissance approfondie de ses antécédents que sur l'atmosphère parfaitement paisible d'une tarde sans émotion pour des aficionados authentiques. On est là, on respecte les gens en piste, on s'amuse, on moque gentiment, on ovationne longuement le spectateur qui réussit une prouesse à la bota au moment où le matador passe son trophée en contrebas. Cela fait longtemps qu'on s'est lassé des grandes broncas (imaginons un seul instant la réaction du public madrilène). Loin de l'ambiance régnant dans des arènes emplies de « vrais » connaisseurs de passage, il n'y a guère de méchanceté dans ce public d'habitués. On vient ici pour crier sans arrêt, pour boire, pour manger, pour dormir poings fermés lorsque le spectacle s'y prête. Depuis le temps qu'on va aux toros à la México, ou ailleurs dans le pays, on a parfaitement conscience que la fête locale doit se maintenir dans les limites de la transgression pour divertir. Même si on finit par s'avouer en sortant que ce n'est pas toujours comme ça.

Comme le 4 février, lorsqu'une assemblée beaucoup plus conséquente se rendit devant l'évidence de Sébastien Castella, seul véritable triomphateur de la temporada malgré ses échecs à l'épée. Le détail « typiquement » mexicain ? Des faenas ponctuées de vibrants « ¡Viva Napoleón, viva Sarkozy, viva Francia ! ». Si on les entendait jusqu'ici, nul doute que ce serait assez pour décourager nos chers parlementaires de vouloir interdire aux jeunes Français d'accéder aux arènes. Alors, c'est vrai, le lendemain, jour anniversaire de l'inauguration de la Plaza México par Manolete, le président refusa toute oreille à un José Tomás ayant pris soin de revêtir les mêmes couleurs que son fameux compatriote. En dépit de son art, de sa technique, de sa témérité face à des adversaires enfin bien présentés, mais vraiment impossibles de jeu, malgré la pétition du public, rien ne vint du palco d'où étaient tombées les oreilles pour Ignacio Garibaÿ. Ouf, n'était-il pas temps que les valeurs de la transgression reprennent un peu le dessus ?
Dominique Fournier


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