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Ressac #5 : Saisir le marasme actuel.

Publié le 10 novembre 2011 par Hugocentrisme
Pierre Rosenvallon et Florent Guénard. Article paru dans Le Monde du 10/11/11.
Vers un nouveau «vivre - ensemble».
La crise financière et économiqueavive un sentiment d’injustice que l’explosion des inégalités avait déjà créé.Elle fournit aussi à la société une occasion de repenser la cohésion sociale.
   Un spectre hante l’Europe en cetautomne : celui de l’effondrement grec. Moment économique et politiqued’accélération de l’histoire qui met radicalement à l’épreuve le sens du projetcommun et oblige, au bord du précipice, dans l’urgence, à faire des choixdécisifs. Mais moment révélateur aussi, on le souligne moins, des formesd’implosion auxquelles aboutit une société minée par les inégalités, la fuitedevant l’impôt des plus nantis, l’incivisme et le règne d’une défiancegénéralisée. Nous n’en sommes certes pas encore là dans l’Hexagone, mais biendes symptômes montrent que le mal est peut-être déjà silencieusement à l’oeuvreet que les événements pourraient aussi se précipiter ici si un choc économiquemajeur venait frapper une France incapable de refaire société.   Refaire société, c’est en effet bien decela qu’il s’agit aujourd’hui. Encore faut-il faire le bon diagnostic pourdéfinir les conditions de la grande transformation à accomplir.Tout le monde oupresque semble convaincu que deux maux essentiels sont à conjuguer : celui del’explosion par le haut des inégalités d’une part et celui du triomphe d’unindividualisme dissolvantdel’autre, les deux faces du «néolibéralisme», dira-t-on en résumé.   Les faits sont là. Il ne suffitcependant pas d’en appeler à une indispensable révolution fiscale et d’invoquerla nécessité de retrouver un sens plus républicain du collectif pour sortir del’état actuel des choses. Car derrière les multiples formes d’inégalités scandaleuses,il y a en effet aussi la crisedel’idéed’égalité et le culte de la méritocratie qui s’est imposé comme nouvelleidéologie dominante. Derrière les formes ouvertes ou rampantes de sécessions etde séparatismes, il y a le déclin de la confiance et l’effritement de ladémocratie-société. Derrière le recul de la solidarité, il y a la sourde délégitimationde l’impôt et du principe redistributif. Et derrière l’individualisme, il y a,à l’inverse, la recherche d’une existence personnelle enrichie et libérée. Cesont ces réalités qu’il faut prendre à bras-le-corps si l’on veut aller loindans les réformes.    Dominent aujourd’hui deux passions, à lafois opposées et symétriques, qui menacent la cohésion sociale : chezquelques uns, l’illusion de s’être faits eux-mêmes et de ne rien devoir auxautres, qui conduit àundétachement à l’égard des obligations et des appartenances collectives ; pourle plus grand nombre, le ressentiment à l’égard d’une société qui semble ne pasleur offrir les moyens (ressources matérielles, mais aussi capital social et appartenancescollectives) de construire leur existence.   Afin de remédier à ce qui menace la cohésionsociale, on ne peut donc se contenter ni de rappeler les valeurs qui doiventnous guider, ni de penser qu’il suffit de réactiver les principes historiquementfondateurs de la solidarité pour retrouver une société plus égalitaire. Les défisdu monde contemporain exigent bien davantage, puisqu’il s’agit désormais de se demandercomment des individus qui aspirent à être responsables et autonomes dans unmonde qui necesse devaloriser l’initiative peuvent faire société ; comment des femmes et des hommesqui entendent se libérer des traditions et souhaitent décider de leursappartenances collectives peuvent encore se lier dans un même espace social ;comment des êtres qui aspirent à voir leur singularité reconnue peuventconstituer à nouveau un corps commun.   La réflexion qui doit se déployer àpartir de telles exigences comporte au moins deux grandes directions. Elle doitd’abord s’attacher à redéfinir les rapports entre l’individu et lacollectivité. La vision néolibérale se cantonne dans l’idéologie en opposant mécaniquementl’Etat social et l’émancipation de l’individu. Car, comme l’a montré RobertCastel, il n’est pas de véritable individu sans supports. C’est bien, en effet,parce que l’Etat offre à ses citoyens des protections et des garanties, qu’illeur permet de développer leurs capacités, qu’ils peuvent devenirauthentiquement des individus, capables de décider de leur histoire personnelleet de construire leur propre trajectoire. Les promesses de l’âge contemporain nepourront ainsi être tenues que si l’action publique s’attache à développer les moyensd’action qui permettent aux uns et aux autres de répondre aux mutations du mondeéconomique et social.   Mais c’est également, et c’est ladeuxième direction, la manière dont ces individus peuvent faire société qu’ilfaut repenser. C’est, au premier chef, la façon de vivre en égaux, clé de lamise en place d’un monde commun, qu’il faut reconsidérer. Ce qui supposed’envisager autrement l’idée d’égalité, puisqu’elle doit désormais tenir comptede nos singularités et de notre désir de les faire reconnaître. Ce qui suppose égalementde s’interroger sur les moyens de la mettre en oeuvre, puisqu’il faut bienconstater que l’Etat-providence traditionnel doit être redéfini pour être plusefficace. Une société des individus n’existera que si l’on s’attache à enrepenser la signification et les fondements.   C’est ce à quoi veulent inviter lesdébats qui auront lieu pendant trois jours à la MC2 de Grenoble. Structurésautour de problèmes qui traversent nos sociétés et qui dessinent les enjeux dela réflexion politique actuelle, ils associent des chercheurs, des artistes,des acteurs du monde social. Trois formes de paroles s’y feront entendre.Celles qui décrivent les peurs qui agitent aujourd’hui nos sociétés : peur du déclassement,du multiculturalisme, du religieux, mais aussi peur des changementsclimatiques, de l’épidémie, de la technologie. L’âge contemporain est anxiogèneet la peur défait les relations. Refaire société suppose que l’on comprenne lesressorts de nos frilosités et de nos replis. Si des peurs ainsi se manifestent,des désirs se font également entendre : désir de justice, de reconnaissance, dereprésentation, de protection, mais aussi d’engagement et de culture. Ces désirssont autant d’expressions, plus ou moins claires, d’une volonté d’être ensembleet de reconstruire les liens ébranlés par la crise économique et par lesnombreuses incertitudes qu’elle soulève. Ils attestent que si les relationss’affaiblissent aujourd’hui, l’envie de faire société reste vivante. Cesaspirations, des voix les manifestent : syndicats, associations, organisations,et plus spécifiquement peut-être les nouvelles sociabilités que constituent lesréseaux, les nouvelles formes d’intervention qu’Internet rend possible, lesnouvelles formes de militantisme qui participent au mouvement social – et ceque le roman, le théâtre, le cinéma, parviennent à représenter.    S’il importe de saisir toutes cesdimensions, c’est parce que nous ne referons société qu’à partir d’une réflexioncommune sur ce qui nous divise et ce qui nous réunit. Encore faut-il que cetteréflexion puisse s’appuyer sur un savoir au plus près des mutations sociales etdes passions collectives – un savoir qui puisse écarter les modèles passés pourinventer la société à venir.
Pierre Rosenvallon etFlorent Guénard. Article paru dans Le Monde du 10/11/11.

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