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Comment les migrations façonnent notre monde

Par Copeau @Contrepoints

Dans un livre récent (Exceptional People, Princeton University Press, 2011), trois spécialistes britanniques montrent que les craintes associées aux migrations internationales sont, sinon infondées, du moins largement exagérées.

Un article de Geoffroy L. publié en collaboration avec Unmondelibre.

Comment les migrations façonnent notre monde
En période d’instabilité économique, les critiques de la mondialisation rejaillissent. Les détracteurs du libre échange imputent à l’intégration globale des marchés l’origine des maux dont souffrent les économies. Sur le banc des accusés, les migrations internationales occupent bien souvent une place prépondérante. Les flux internationaux de personnes seraient à l’origine de déséquilibres massifs, menaceraient l’ordre social, causeraient le chômage en Occident et la stagnation de certains pays pauvres.

Dans un livre récent (Exceptional People, Princeton University Press, 2011), trois spécialistes britanniques montrent que les craintes associées aux migrations internationales sont, sinon infondées, du moins largement exagérées. Les auteurs remettent en cause « l’idée répandue selon laquelle un accroissement des flux migratoires serait indésirable » (p. 2). En vérité, les flux internationaux de personnes sont consubstantiels à une économie de marché dynamique. Loin d’être la source des difficultés que les isolationnistes prétendent, ces flux sont en fait bénéfiques. Selon les auteurs, le phénomène migratoire est « un facteur clé du développement humain et économique » (p. 2) ; « une opportunité à saisir » plutôt qu’un coût à subir.

Historiquement, les migrations ont joué un rôle clé dans le développement des civilisations. D’une part, les flux de personnes ont pallié les déséquilibres démographiques. Si, par exemple, la civilisation sumérienne a survécu malgré des épidémies récurrentes liées à la concentration urbaine, c’est en partie grâce à l’immigration akkadienne qui maintint la population active à un niveau suffisant (p. 22).

D’autre part, au cours de l’histoire, les migrations ont largement contribué à l’expansion de l’économie de marché, et, partant, à l’élévation du niveau de vie (pp. 21-28). Les marchands nomades relièrent les centres commerciaux distants entre eux, encourageant les échanges, la division du travail et l’accumulation du capital. L’intensification des flux a également conduit à la convergence des pratiques commerciales et à la réduction des coûts de transaction, encourageant davantage les échanges. Le chèque, par exemple, est une invention marchande (venant du mot arabe sakk) qui s’est répandue peu à peu à travers toute la Méditerranée.

Naturellement, il serait naïf de prétendre que l’histoire des migrations a été uniquement l’histoire des mouvements volontaires de personnes (pp. 47-56). Au cours des siècles, nombre d’individus ont été contraints de quitter leur foyer. Au XVIIIe siècle, par exemple, plus de sept millions d’africains furent violemment chassés de leur communauté pour travailler comme esclaves, principalement sur le continent Américain. Les guerres ont également contribué aux déplacements forcés de population.

Au XIXe siècle, l’essor du libéralisme et la montée des préoccupations humanitaires ouvrent l’ère des migrations libres (pp. 57-66). La période allant de 1840 à 1914 est caractérisée par la faiblesse des réglementations migratoires des Etats. Les individus profitent alors massivement des opportunités qu’offre cette liberté. Durant la décennie 1870, les Etats-Unis reçoivent en moyenne 600 000 immigrés européens par an. Entre 1880 et 1910, l’Argentine, quant à elle, reçoit en moyenne par décennie une population de migrants équivalant à 20 % de sa population totale.

Toutefois, avec la Première Guerre mondiale, la tendance au libéralisme s’inverse. Les tensions nationalistes poussent les bureaucraties à exercer un contrôle grandissant sur les affaires migratoires (pp. 69-93). En avril 1917, par exemple, « le gouvernement français astreint les étrangers à porter une carte d’identité, avec photographie, indiquant la nationalité et la profession du porteur » (p. 71).  Les mesures restrictives, motivées par le contexte de guerre, étaient censées être temporaires. Pourtant, elles furent largement maintenues après l’armistice. L’invention du passeport dans sa forme contemporaine et l’influence des syndicats de travailleurs contribuèrent à aggraver ces tendances.

Encore aujourd’hui, les Etats réglementent lourdement les flux migratoires (pp. 121-161). La motivation de ces interventions, toutefois, a changé. Les critères de nationalité des siècles passés ont été remplacés par des critères de compétence. Dans nombre de pays occidentaux, si un individu passe la frontière sans satisfaire aux exigences des administrations,  « il peut être incarcéré, parfois indéfiniment » (p. 158). Aux Etats-Unis, par exemple, plus de la moitié des immigrés détenus « n’ont aucune condamnation criminelle, ni pour être entrés illégalement, ni pour des crimes mineurs » (p. 159). Bien qu’il ne faille pas exagérer l’efficacité de ces restrictions (les immigrés illégaux sont légions dans nombre de pays), les contrôles aux frontières constituent un obstacle majeur aux mouvements de population.

Les isolationnistes justifient ces contraintes en affirmant que l’immigration serait économiquement et socialement nuisible. En vérité, les craintes économiques n’ont guère de fondement scientifique (pp. 164-173). La plupart des études montrent que les effets de l’immigration sur la croissance et les innovations dans le pays hôte sont positifs. Quant aux craintes sociales, elles sont exagérées (pp. 173-178) : « les sociétés diverses sont plus créatives, dynamiques, ouvertes et cosmopolites » (p. 173). Avec la moitié de ses habitants nés à l’étranger, la ville de Toronto a été classée cinquième ville la plus vivable au monde par The Economist Intelligence Unit.

L’émigration est également un objet d’appréhension. Selon une idée répandue, le Brain Drain affaiblirait les capacités de croissance des pays en développement, car ceux-ci verraient leur main-d’œuvre qualifiée partir pour l’Occident. Cette inquiétude est infondée (pp. 178-193), pour au moins deux raisons. Premièrement, sans une perspective d’émigration dans un pays plus riche, certains individus sous-investiraient dans leur éducation. Ainsi, un pays a finalement plus de travailleurs qualifiés en présence de Brain Drain que sans (pp. 182-183). Deuxièmement, les transferts monétaires des travailleurs résidant à l’étranger vers leur pays d’origine font plus que compenser la perte en capital humain due à l’émigration (pp. 186-193).

En dépit des régulations et des craintes associées aux migrations internationales, les auteurs pronostiquent que le phénomène gagnera en importance à l’avenir (pp. 214-258). Plusieurs facteurs vont encourager l’expansion des flux migratoires. Mentionnons au moins trois d’entre eux. D’abord, l’écart salarial entre « Nord » et « Sud ». Quoiqu’il tende à diminuer, il restera probablement positif dans les années à venir. Ensuite, la croissance économique dans les pays les moins avancés permettra à un nombre croissant d’individus de financer des projets d’émigration coûteux. Enfin, l’amélioration du niveau d’éducation va inciter les individus des pays en développement à chercher des opportunités professionnelles à l’étranger.

En résumé, Exceptional people est un livre convaincant. Sans cacher leur inclination philosophique en faveur du cosmopolitisme libéral, les auteurs analysent les enjeux liés aux migrations internationales de façon objective, en s’appuyant abondamment sur la littérature théorique et empirique existante. Les 27 pages de bibliographie fournissent aux lecteurs intéressés les références pour approfondir le sujet.

Une recension par Geoffroy L. de l’ouvrage Exceptional People : How migrations shaped our world and will define our future, par I. Goldin, G. Cameron et M. Balarajan ; Princeton University Press, 2011


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