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Henri Lefebvre, penseur de la vie quotidienne

Publié le 13 février 2012 par Les Lettres Françaises

Henri Lefebvre, penseur de la vie quotidienne

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Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne

Associé au souci du pauvre, le pain, ou au train- train d’une vie banale et désillusionnée, « le quotidien » est devenu une notion à la fois floue et désirable, attrayante et répulsive. Elle navigue entre la banalité de l’existence et l’écueil des tracas. Elle trouverait en quelque sorte sa traduction dans « le journal », bien résumée dans la rubrique « Horoscope » : « Amour, Travail-Argent, Santé ». On comprend quel a pu être le mépris d’un Heidegger voyant dans l’Alltäglichkeit la-vie-quotidienne-marigot, où s’abrasent les différences. L’homme moderne, apathique ou affairé, fuit dans le chez-soi navrant de la quotidienneté. Mais la vie quotidienne, telle que la conçoit Henri Lefebvre, ne saurait se confondre avec cette déchéance de l’esprit dont les magazines sont peut-être, plus que le reflet, l’instrument, possiblement détourné si on adopte le point de vue optimiste du braconnage culturel cher à Michel de Certeau. Elle peut être ce fond, qui, une fois qu’on l’a touché du pied, permet au plongeur au bord de l’asphyxie de remonter s’il est habile dans son mouvement. L’espoir, c’est connu, n’est donné qu’aux désespérés, les autres n’en ayant pas besoin.

Mais en voulant s’emparer par les mots et la pensée de cet objet mouvant par excellence qu’est la vie quotidienne, Henri Lefebvre avait une ambition qui, pour accessible qu’elle parût au premier abord, recelait de redoutables difficultés. Qui fut donc cet Henri Lefebvre aujourd’hui bien oublié ? Un Français typique comme il le portraiture dans sa Critique de la vie quotidienne ? Le Français, c’est Descartes, bien sûr, les rues toutes droites, Richelieu, la ville où tout est d’équerre, la musique de Rameau, certes c’est tout cela, mais c’est aussi son contraire : « Ce Français cartésien aime la vie bouillonnante et imprévue. Il se laisse emporter par de singuliers engouements. La France est aussi la patrie de la mode, de l’éphémère, de la frivolité, des parfums et des fanfreluches, de la féminité. » On croirait le portrait de Lefebvre, il a écrit un Descartes et un Musset, plus persévérant que Gide qui n’y était pas parvenu, on peut penser qu’il a lu le Capital en entier, mais il préférait assurément la compagnie des belles femmes à celle des professeurs d’université, fussent-ils marxistes. Sa postérité contemporaine, si l’on me passe cette audacieuse formulation, ce sont les situationnistes ou le mouvement Cobra, ou encore le sociologue artiste que fut Baudrillard, et il fut et reste ignoré de la Sorbonne. Robert Voisin, qui a été son remarquable éditeur à L’Arche, a publié la Critique de la vie quotidienne en 1947, le dernier retirage date de 1980, et seulement le tome III est épuisé. Il en serait autrement s’il lui était arrivé de figurer au programme de l’agrégation.

La question reste de savoir comment s’emparer de cet objet qui nous fuit quand on veut l’appréhender, sans le dénaturer, sans le corrompre par des artefacts. Certainement pas avec la langue des savants, le vocabulaire barbare des structuralistes. Il s’effarouche facilement et s’évanouit dès qu’il voit une note de bas de page, une citation savante.

Une écriture fluide, aisée, proche de la conversation pourra seule capter cette vie quotidienne, eau vive, toute différente de la vie privée, eau stagnante. On songe à du Garaudy, mais qui aurait plus de profondeur, ou à l’Adorno de la vie mutilée, de la vie qui ne vit pas, mais qui n’atteindrait pas l’ampleur du grand Theoriekritiker.

L’ambiguïté de cette, on n’ose dire « méthode », c’est encore trop dire, de cette « manière » disons, pour rester neutre, c’est qu’on perd toute extériorité qui permettrait de cerner, de définir cette vie quotidienne, de qualifier cette dérive, pour parler comme les situationnistes. Le grand ancêtre en la matière est Georg Simmel. Comment est-il passé de sa thèse, publiée en 1881, l’Essence de la matière selon la monadologie physique de Kant, à la Psychologie des femmes, qui paraît en 1890 ? Le penseur qui aura su le mieux observer la buée de son époque déposée sur la vitre qui nous sépare du monde avait été un philosophe allemand au sens le plus classique du terme, mais il aura éprouvé l’impossibilité de penser le moderne dans les termes de la raison pure. Puis, après avoir caboté le long de la côte wilhelminienne, au moment où la mer est devenue furieuse, il a connu la tentation nostalgique de la terre ferme, et ce fut pour la trouver, provisoirement, dans une solution nihiliste : dans un nationalisme d’abord intransigeant puis qui alla s’émoussant.

« Mais le plus important, ce sera qu’elle (la théorie) puisse ouvrir la perspective du dépassement, et montrer comment résoudre l’antique conflit du quotidien et de la tragédie, de la trivialité et de la fête. » N’a-t-on pas là une transposition exotérique du fameux point ésotérique « d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement » ? Le danger d’une solution qui est à la fois le solvant et l’objet dissout, c’est qu’elle risque de perdre toute opérativité. Nous sommes quelques-uns à nous débattre dans ce piège.

Jean-François Poirier



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