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Sauver Marine Le Pen (ou pas)

Publié le 13 février 2012 par Variae

C’est la cause caritative de la semaine : aidez Marine Le Pen à avoir ses signatures pour pouvoir se présenter ! La candidate du FN a tiré le signal d’alarme : elle ne parvient pas à réunir le nombre de sésames nécessaire pour valider sa candidature. « Bluff » crient certains, tandis que d’autres encore appuient la théorie d’un complot élyséen pour dégager le terrain au président sortant – ce que validerait le tournant droitier et ultra-conservateur repéré dans les propos récents de Claude Guéant, et dans l’interview au Figaro de Nicolas Sarkozy.

Sauver Marine Le Pen (ou pas)

De fait, le sujet a quitté les rivages de la chronique d’actualité pour atteindre ceux de la légitimité républicaine, voire de la querelle constitutionnelle. Et comme il se doit, la question de la justice (est-il juste qu’un parti aussi important que le FN soit privé d’élection présidentielle ?) a mécaniquement introduit celle des initiatives à prendre pour réparer la possible injustice, François Bayrou, puis Marielle de Sarnez, en appelant à une initiative groupée des grands partis pour traiter ce cas. Et donc, on l’imagine, garantir d’autorité un nombre de signatures minimal à Marine Le Pen.

Paradoxe national et farce voltairienne : le seul parti qui parvient à réaliser l’unanimité contre lui, devient l’objet de toutes les attentions pour garantir sa participation à la grande messe présidentielle. « Je n’aime pas ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire ». C’est très beau, très noble … même si on peut soupçonner les chevaliers blancs du jour, comme l’a expliqué mon confrère @jegoun, de voir d’abord leur intérêt dans l’affaiblissement de Nicolas Sakozy et la bataille d’influence à droite (que devient Sarkozy s’il est coincé en droite dure lepéniste et droite humaniste bayrouiste ?). Mais laissons de côté ces considérations tacticiennes pour aborder le fond du problème.

Premièrement, il faut refuser un traitement privilégié de la candidature Le Pen, surtout si on l’aborde sous l’angle de l’injustice. Justice et injustice découlent de principes, et en l’occurrence du droit de la République. Si Marine Le Pen est bloquée, c’est d’abord par l’application de la loi qui s’applique à tous. On peut juger cette loi inappropriée, et donc penser qu’elle doit être changée. Mais cela doit alors se faire selon les circuits réguliers, pas dans l’affolement et le régime d’exception. Le Front National a-t-il mené ce combat plus tôt, avant de se trouver en difficulté? Pourquoi n’a-t-il pas les élus nationaux pour le porter ?

Ce dernier point pose, deuxièmement, la question de l’interprétation politique du problème des signatures pour Marine Le Pen. Ce n’est quand même pas un hasard si la candidate d’un « si grand parti » peine tant à les trouver : c’est tout simplement parce que l’identité politique qu’elle porte rebute un grand nombre d’élus. D’autres candidats, complètement « petits » pour le coup, arrivent bien à trouver les leurs. On ne peut donc pas accuser uniquement un blocage structurel organisé par les grands partis, « grandes entreprises » politiques qui écraseraient les PME présidentielles pour garantir le bipartisme ! Au fond, Marine Le Pen voudrait à la fois le fromage et le dessert, la marginalité idéologique et les charentaises institutionnelles. A un moment, il faut tout simplement assumer ses choix.

Troisièmement, et là on revient à l’actualité brûlante, l’appel des dirigeants du MoDem à donner ses signatures à Marine Le Pen au nom du « pluralisme ». Intéressante notion que voilà. J’entendais récemment les dirigeants du NPA faire part de leurs inquiétudes pour réunir les signatures pour la candidature de Philippe Poutou. Pourquoi le MoDem ne vole-t-il pas à son secours ? Parce que Marielle de Sarnez et François Bayrou, comme d’autres, confondent deux choses. D’une part le pluralisme, qui est la garantie d’une égale représentation des différentes tendances politiques participant au débat national. D’autre part, le poids supposé du FN dans l’opinion. Bien sûr, les deux ne sont pas sans corrélation : si demain j’invente la doctrine du pigenélisme, connue de moi seul et sans soutien autre que le mien, personne ne criera au scandale si je ne suis pas représenté à l’élection présidentielle. Mais si je reprends le cas du trotskysme version NPA, mouvement politique avec sa spécificité et son histoire, de quel droit pourrions-nous l’écarter du panel du pluralisme politique, a priori, et par exemple ne pas lui apporter le même soutien pour les signatures que celui envisagé pour Marine Le Pen ? C’est là qu’on en appelle au poids supposé du FN. Supposé, car il ne se traduit pas autrement, pour le moment, que par des sondages d’opinion. Je ne fais pas partie de ceux qui contestent systématiquement  leur valeur et la confiance qu’on peut leur accorder. Mais il est plutôt comique de voir que ces études, habituellement fustigées soit pour leur caractère trompeur, soit pour la dégradation du débat politique qu’elles génèrent (le réduisant à une course de chevaux), deviennent soudain la mesure de la légitimé démocratique. Faudra-t-il bientôt conditionner le statut d’un parti, dans la Constitution, à sa puissance sondagière, estimée par synthèse des résultats des différents instituts spécialisés à son sujet ? Cela n’est pas très sérieux.

Revenons aux fondamentaux. Le droit peut évoluer. Des situations injustes, ou illégitimes, peuvent y conduire. Mais ces situations ne doivent en aucun cas être réglées par le contournement du droit, dans l’urgence et l’affolement, ou pire encore, en travestissant un tel contournement en œuvre de justicier.  La question n’est donc pas de sauver, ou pas, Marine Le Pen. Ce qui élimine d’emblée un grand nombre de faux débats.

Romain Pigenel


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