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Retour début des 90´s: la lentille pour malentendants

Publié le 14 février 2012 par Cs

LENTILLE POUR SOURDS ILS N'AIMENT PAS LES PROTHESES.PREFERERONT-ILS UN GADGET?

Article écrit par jacques Poncin pour Le Soir et publæié le 12 décembre 1992

Ils n'aiment pas les prothèses. Préféreront-ils un gadget?

La chose est connue, du moins des spécialistes: les malentendants répugnent à porter un appareil auditif. Que l'on présente un petit défaut de vision et l'on s'affuble de lunettes sans la moindre difficulté. Mais quant à porter un petit quelque chose derrière l'oreille voire dans l'oreille, ça, c'est autre chose. Sans doute parce que traîne quelque part dans notre inconscient une réminiscence de cette époque où les sourds étaient réputés idiots simplement parce que l'éducation ne leur était pas accessible. Sûrement aussi parce que les meilleurs appareils disponibles ne sont pas parfaits, loin s'en faut. La solution? Remplacer cette espèce de prothèse par quelque chose qui ressemble davantage à un gadget pour film de James Bond. On n'y est pas encore, mais...

Comment prononce-t-on Vincent Pluvinage dans les faubourgs de San Francisco? D'une manière évidemment incompréhensible pour nous. Mais visiblement, ce diplômé de... Louvain-la-Neuve n'en a cure. Car il a compris que pour mettre en œuvre des programmes de bioengineering comme il en envisageait déjà pendant ses études à l'UCL, il faut se trouver dans un pays où l'on est prêt à mettre 600 millions de dollars sur la table avant d'avoir fait le premier sou de bénéfice. La fameuse Silicon Valley, par exemple.

Voilà qui à première vue nous éloigne de la surdité. Pas tellement pourtant, car le raisonnement de ce jeune ingénieur est que si les prothèses auditives sont si mal acceptées (il n'y a qu'un malentendant sur dix qui en porte, paraît-il) c'est parce que ces appareils ne sont pas aussi bons qu'ils pourraient l'être. Mais comme cet entêtement du public semble bien enraciné, les firmes commerciales investissent peu dans l'amélioration de leurs produits. Lesquels donc continuent d'être peu attractifs pour le public. Le cercle vicieux. Et pourtant, le marché potentiel est là: cinq Américains sur cent devraient porter un appareil d'assistance auditive. Et ce ne devrait pas être tellement différent chez nous.

C'est pendant son doctorat à l'Université du Michigan (qu'il consacrait à la rétine) que Vincent Pluvinage est remarqué par le laboratoire de la firme de téléphone ATT qui, soucieuse de se diversifier notamment dans le domaine médical, l'engage et lui confie le soin de développer une prothèse auditive qui intégrerait les progrès les plus récents dans le domaine du traitement du signal acoustique. A priori, un problème simple. Sauf qu'il s'agit de faire des merveilles avec pour toute énergie l'électricité venant d'une batterie de 1 Volt...

SUR BASE DE L'IDÉE DE L'INVENTEUR DU HAUT-PARLEUR

Un laboratoire fut donc créé avec la double mission de mieux connaître le problème de la surdité (pas la surdité totale, de naissance par exemple, mais celle de 90 % des malentendants, qui n'est jamais totale) d'une part et, de l'autre, de concevoir sur ordinateur la puce électronique qui résoudrait élégamment les problèmes qui allaient se poser. Bien vite, ATT renonça à ce projet qui fut repris par une de ces jeunes compagnies qui poussent comme des champignons dans la Silicon Valley, ReSound. C'est là qu'il s'avéra très difficile de mettre en musique ce qui n'était pourtant que des idées relativement vieilles, suggérées dès 1937 par Edgar Villchur, l'inventeur du haut-parleur moderne.

L'idée est de ne pas amplifier tous les sons de la même manière, dans la mesure où certains restent parfaitement audibles sans appareillage et que, par voie de conséquence, ils trouent les tympans des personnes qui portent ledit appareil si celui-ci les amplifie dans la même mesure que les chuchotements. La chose est aisée à comprendre: un morceau de musique comporte des temps forts et des passages tout en nuances. Dans un salon bien silencieux, les uns et les autres sont très bien perçus par une oreille normale mais que vienne des amis, même s'ils ne crient pas, ils couvriront les effleurements du piano alors que les pom-pom-pom resteront bien audibles. Si l'on veut quand même entendre les passages les plus doux, il faudra augmenter tellement la puissance que les fameux pom-pom-pom réveilleront tout le voisinage.

C'est un peu ce qui arrive avec les appareils traditionnels: les plus anciens en tout cas amplifient indistinctement tous les sons ce qui peut rendre l'audition parfaitement inconfortable. Au fil des années, des améliorations ont été apportées, mais ReSound revendique d'avoir fait plutôt mieux avec un appareillage électronique très sophistiqué qui évalue tout son en fonction des capacités naturelles résiduelles de l'oreille et n'amplifie que ce qui est nécessaire pour le confort auditif. Le calcul prend de 2 à 3 millisecondes, l'amplification quelque 40 millisecondes. Voilà qui permet de rectifier le tir une vingtaine de fois par seconde.

Ce système a donc été mis en vigueur dans le premier appareillage de la jeune firme californienne qui vient d'arriver chez nous (1). Il s'agit d'une prothèse d'apparence classique, avec en plus une sorte de «crayon» électronique qui sert à la programmer en fonction de l'audition de l'intéressé. Le revendeur, bien entendu dispose quant à lui de l'ordinateur qui permettra de programmer ledit «crayon».

Vincent Pluvinage, resound, laperre, WDRC, innovations

COMME LA TÉLÉVISION SUR DES LENTILLES DE CONTACT

Mais en fait, l'idée de Vincent Pluvinage est d'aller beaucoup plus loin, de faire en sorte que l'on ne bloque plus le canal de l'oreille avec un appareillage qui s'avère déplaisant et entrave le passage du son naturel, même quand celui-ci est suffisamment «fort» pour être perçu sans amplification. Son idée est de dissocier les fonctions. Dans l'oreille, doit se trouver un aimant dont la vibration fait vibrer à son tour le tympan: il est tellement petit qu'il tient dans une lentille de plastique (comme celle qu'on se met sur les yeux en lieu et place des lunettes) «collée» par une goutte d'huile. Pour bien se convaincre que la gêne a disparu, Vincent Pluvinage en porte en permanence...

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Les impulsions sonores (les vibrations, donc) sont transmises à cette lentille par un champ magnétique généré par un appareillage électronique placé dans un collier qui, lui-même, est relié par radio grâce à un micro que l'on porte par exemple à sa boutonnière. Le design du collier pose encore quelques problèmes (il sera sans doute mal accepté par les femmes, nettement mieux par ceux qui pourront le porter sous leur chemise), mais il a été confié à une firme spécialisée. Les autres éléments semblent au point et les autorités américaines auront bientôt à connaître du dossier de ce système en vue de son agréation. On devrait pouvoir l'espérer dans les deux ans...

Mais le plus extraordinaire dans ce système est qu'il pourrait servir à autre chose qu'à appareiller les malentendants, et les gens de ReSound comptent bien sur cet aspect «gadget» pour lui donner une meilleure image de marque que celle d'une prothèse. En effet, on peut tout transmettre par le système radio que capte le fameux collier. La conversation d'une autre table au restaurant si l'on est un espion. Le message de sa secrétaire transmis le plus discrètement du monde en plein milieu du conseil d'administration si l'on est P-DG. Les cours de la bourse ou le journal parlé si l'on est perpétuellement en manque d'informations. La traduction simultanée, etc.

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Vincent Pluvinage, aujourd´hui CEO de Preview Systems

Un peu comme si l'on pouvait voir la télévision sur ses lentilles de contact...

JACQUES PONCIN

(1) Cet appareil était distribué en Belgique par le réseau des magasins Laperre.


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