«Oooooooh ! Je n’aime pas bien ces points blancs que tu as sur la langue ! » s’exclama G.E, mon bon dentiste de la 40e rue, alors qu’il en avait terminé avec ce plombage assassin. « Je m’en vais gratter tous ça et l’envoyer au laboratoire d’analyses afin qu’ils fassent une biopsie »
Heureusement que j’étais bien assis dans son fauteuil de torture, sinon mes jambes auraient lâché aussi sec. Une biopsie ? Ça veut dire quoi au juste ?.G.E Reprit : « ça veut dire que ces points blancs m’inquiètent. Oh, remarque, c’est peut-être pas très grave, va savoir ? ». Et là, sur le coup, j’ai du prendre une teinte légèrement vert Véronèse avec un peu de jaune de Naples et de blanc de titane. C’est con, ce genre de truc mais, impossible de ne pas penser au pire. Cancer de la langue et toute la sauce qui va avec. Ablation. Plus de langue .Et comment que je vais rouler une pelle à ma femme si je n’ai plus de langue ? Et comment je vais pouvoir raconter des conneries ? Et puis, ça y est. Je suis mort. Et tous ces tableaux pas finis, et qui c’est qui va ranger mon atelier plein de détritus ?
Juste avant de quitter l’officine du dentiste, celui-ci me file une bonne claque dans le dos et me dit : « Bon, tu pars demain en vacances à Hawaii ? Et bien, profites en bien, hein ? »

On appelle ça le coup de grâce. Il ne me restait plus qu’à rédiger mon testament lors de mon retour d’Hawaï. Maintenant que j’y pense, c’est certainement une des raisons principales pour laquelle j’ai péché comme un cochon là-bas . Comment voulez-vous ajuster proprement votre Crazy Charlie » accompagné par ce genre de pensées morbides ?
Sitôt rentré à Brooklyn, je prends un rendez-vous avec mon dentiste. Il me reçoit et m’annonce : « Que dalle ! tout va bien. Tu n’as rien du tout point peut-être que tu avais mangé quelque chose de trop piquant. Va savoir ? ».
Dans le métro qui me ramène chez moi, à la station de la 23e rue, les portes du train restent ouvertes suffisamment longtemps pour que, sur le quai, je puisse assister à un spectacle peu banal. Un rat plus gros qu’un chat obèse cavalait le long du mur en faisant des bonds de cabri. Derrière lui, apparu dans mon champ de vision un énorme » Black » (African-American, pour parler politiquement correct !) qui poursuivait ce rat à grandes enjambées tout en jouant de l’harmonica.
Bon, je sais, vous allez me dire que ça n’a rien à voir avec l’histoire du dentiste. A quoi je vous répondrai que la vie est belle et que la logique dans ces cas-là, je m’en soucie comme d’une guigne.
