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Halal, #SarkoCensure, « j’l’emmerde » : bienvenue dans la gonzo-campagne présidentielle

Publié le 24 février 2012 par Variae

C’est une affiche qui en dit long. La une du Point de cette semaine, avec les deux concurrents François Hollande et Nicolas Sarkozy en portrait et cette mention-choc : « qui ment le plus ? ». Cette publicité brutale pour le newsmagazine à couverture rouge nous ramène à un constat implacable : ce ne sont pas seulement 5  années qui séparent 2007 et 2012 ; c’est un univers, entre deux campagnes qui n’ont rien à voir. Pour reprendre les mots de Pierre Moscovici au sujet de 2012 : « Ce n’est pas une campagne comme une autre. C’est la campagne la plus sale que la France ait connue depuis 30 ans ».

Halal, #SarkoCensure, « j’l’emmerde » : bienvenue dans la gonzo-campagne présidentielle

Bienvenue dans la gonzo-campagne, comme on parle de journalisme gonzo ou de porno gonzo. Comprenez : qui fait éclater les normes de la bienséance politique, et dans laquelle tous les coups – les pires, les plus improbables, les plus consternants – sont permis.

Les candidatures en carton. Frédéric Nihous, Hervé Morin, Christine Boutin : après avoir juré les grands dieux qu’il était impensable qu’ils n’aillent jusqu’au bout de leur démarche, après avoir, parfois, dit pis que pendre du président sortant, ils se rallient à lui sitôt son entrée en campagne réalisée, en le découvrant tout d’un coup paré des plus grandes qualités.

Les faux débats et les questions secondaires qui occupent le terrain. Le début de cette semaine a ainsi été dominé par une psychose médiatique autour du halal, le Front National essayant de persuader les Franciliens qu’ils en étaient les Messieurs Jourdain, en consommant tous sans le savoir. La semaine précédente, le FN était déjà à l’honneur sur l’éventuel drame de sa non-participation au scrutin présidentiel, faute d’avoir suffisamment travaillé à trouver des signatures d’élus. Au même moment, l’Europe coule.

Les barbouzeries web de pieds nickelés. C’est l’épisode qui est passé à la postérité sous le nom de #SarkoCensure : des comptes parodiques ou comiques visant la candidature de Nicolas Sarkozy sont fermés sans avertissement, et en dehors de toute logique, sur le réseau social à la mode de cette présidentielle, Twitter. Alors que l’équipe du candidat finit par reconnaître son intervention directe dans certains cas, d’autres fermetures sauvages demeurent inexpliquées, l’entreprise américaine se fendant de communiqués plus que laconiques. Restent les suspicions généralisées sur les tentatives élyséennes de contrôler les réseaux sociaux, au mépris de la liberté d’expression.

Les agressions verbales, injures, insultes entre candidats. Nicolas Sarkozy accuse François Hollande de mentir matin et soir, Bernard Debré disserte sur les lopettes, Jean-Luc Mélenchon traite Marine Le Pen de « vampire » ou de « névrosée », Eva Joly, en totale perdition, lâche qu’elle « emmerde » Corinne Lepage. Les services de presse des différents candidats échangent des tirs de mortiers, via l’AFP et ce nouveau véhicule à vacheries qu’est Twitter.

Les règlements de comptes intra-partis. Nora Berra qui fustige le racisme de l’UMP, Christian Vanneste qui condamne le caractère « totalitaire » de la même formation politique, Daniel Cohn-Bendit qui traîne dans les médias son spleen écolo, expliquant alternativement qu’Eva Joly est une erreur de casting, et qu’il faut quand même la soutenir.

Les affaires et leur instrumentalisation inter-partis, enfin : on se vide des poubelles à la tête, dans la plus totale indifférenciation entre rumeurs, boules puantes, affaires jugées et dossiers en cours d’instruction. La palme revenant cette semaine à l’UMP Sébastien Huyghe qui somme François Hollande de s’expliquer sur les affaires « de fric et de sexe » (sic) qui frapperaient sa famille politique.

Pour résumer ; une campagne qui sent la poudre, qui sent tout court, et qui parvient presque à parler de tout, sauf des problèmes des Français et de leur première préoccupation : le chômage.

Comment en est-on arrivé là ?

Paradoxalement, la crise, et l’épée de Damoclès confuse de la dette qui plane au-dessus du pays, contribuent sans doute pour une bonne part à cette dégradation du débat public, au lieu de susciter des affrontements idéologiques passionnés. La crainte d’être incapable de tenir des promesses trop ambitieuses, la crainte, aussi, de ne pas être crédible, conduit les différents candidats à une grande prudence programmatique, qui du coup donne plus de poids à la forme qu’au fond, et met au premier plan l’affrontement des personnes. Avec tous les débordements que cela implique. Cette campagne est aussi le reflet d’un pays  à bout de nerfs, et au bout de ses forces. L’époque est anxiogène et violente, les liens sociaux, et donc le débat politique, s’en ressentent mécaniquement.

Mais le président sortant, et ce qu’il convient d’appeler le sarkozysme – ce style d’exercice du pouvoir – portent sans doute la plus lourde responsabilité dans cet état de fait. Parce que durant 5 ans, Nicolas Sarkozy n’a cessé d’abîmer les normes et les conditions de la vie politique, multipliant les promesses non tenues, les sorties de route verbales, les provocations et les stratégies de déstructuration de ses adversaires (la fameuse ouverture).  Parce qu’aujourd’hui, ce n’est pas tant l’avenir du pays qui est en jeu pour lui, que la continuation coûte que coûte de sa présidence, et la préservation d’un système d’intérêts privés et de copinages qui serait mis à jour, et à bas, en cas de défaite. Les outrances du sarkozysme génèrent en retour un anti-sarkozyme des plus virulents, qui à son tour appelle un durcissement du camp présidentiel. Jeu de miroir sans fin.

Reste finalement une seule question ouverte : quelle abstention dans deux mois ?

Romain Pigenel


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