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L’histoire est-elle écrite par les vainqueurs ?

Publié le 24 février 2012 par Copeau @Contrepoints

Notre connaissance du monde progresse, notre savoir est cumulatif, le progrès n’est pas une illusion. Ainsi,nous avons maintenant la certitude que l’économie de marché fonctionne mieux que le communisme. Nous en avons des preuves historiques indéniables.

Par Fabrice Descamps

L’histoire est-elle écrite par les vainqueurs ?

Isaac Newton peint par Jean Leon Huens/NGS.

Mon oncle maternel, un stalinien convaincu, aimait à répéter sans cesse : « Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. » Pour sa foi marxiste en effet, l’histoire n’était que le produit de rapports de force entre classes sociales ; il n’y avait ni vérité ni mensonge, il n’y avait que des vainqueurs et des vaincus, des exploiteurs et des exploités. Quand, en 1989, le Mur de Berlin tomba, je lui demandai s’il pensait que cet événement signait la fin du communisme. Il me regarda avec mépris et me dit : « Pauvre naïf, les capitalistes ont gagné, ils sont en train de réécrire l’histoire à leur avantage et toi, tu te laisses embobiner par leurs discours. » Comme je l’ai déjà dit ailleurs, il est impossible de discuter avec un sophiste et les fanatiques sont tous des sophistes car, comme dans le cas de mon oncle, aucun démenti de la réalité, même le plus cinglant, ne vient jamais remettre en cause le raisonnement qui fonde leur foi.

La question qu’on peut alors se poser est la suivante : la proposition « L’histoire est écrite par les vainqueurs » est-elle un sophisme ?

A priori, elle semble frappée au coin du bon sens : quand, par exemple, un parti politique gagne contre un autre, il a tendance en effet à maquiller à son avantage les événements qui ont précédé sa prise de pouvoir.

Alors, de trois choses l’une, soit je suis un vainqueur, soit je suis un vaincu, soit je ne suis ni l’un ni l’autre. Si je suis un vaincu, alors la proposition « L’histoire est écrite par les vainqueurs » est fausse si je la dis puisque je suis un vaincu et qu’un vaincu ne peut avoir raison. Pareillement si je ne suis ni vainqueur ni vaincu : seuls les vainqueurs ont raison puisque ce sont eux qui écrivent l’histoire. Si je suis vainqueur, alors je peux nier tous les faits que je veux puisque je peux réécrire l’histoire et que j’aurai toujours raison. Donc si je suis vainqueur, je peux décider aussi que la proposition « L’histoire est écrite par les vainqueurs », qui était auparavant tenue pour vraie, sera désormais fausse. Or si elle est maintenant fausse, je ne peux pas réécrire l’histoire, ce qui contredit notre hypothèse. Bref, la proposition « l’histoire est écrite par les vainqueurs » est soit fausse soit auto-réfutante, c’est-à-dire tout aussi fausse puisqu’elle se réfute elle-même. Et une proposition qui est soit fausse soit fausse est fausse à tous les coups, n’est-ce pas ? Or je rappelle qu’un sophisme est un raisonnement faux qui semble vrai au départ. C’est le cas ici.

Cependant, la formule en question contient une question très intéressante. Au cours de l’histoire, chaque peuple a cru avoir raison, il a cru que sa science était la science ultime, il a cru que sa religion était la bonne, il a cru que son système politique était le meilleur, sinon pourquoi les aurait-il adoptés ? Or cette science, cette religion, ce système politique ont été un jour frappés d’obsolescence, en conséquence de quoi on peut se demander quelle naïveté récurrente pousse, à chaque époque, les gens à penser à tort que leur époque est justement le summum de l’évolution humaine. Et surtout, comment dès lors avoir quelque certitude que ce soit quand on contemple l’histoire ?

Notons d’abord qu’il est un domaine où il est facile d’avoir des certitudes : les mathématiques. Les propositions mathématiques sont vraies à l’issue d’une démonstration. Notre situation d’acteurs plongés dans l’histoire ne nous empêche donc nullement d’avoir des certitudes mathématiques. C’est un premier point rassurant.

En science en revanche, nous ne pouvons pas atteindre le degré de certitude que nous offrent les mathématiques, mais nous pouvons nous en approcher de façon satisfaisante. Quand Einstein, par exemple, a formulé la théorie de la relativité, il nous a permis de comprendre pourquoi les équations de Newton, qui marchaient déjà admirablement pour les objets physiques les plus courants, avaient en revanche de grosses difficultés à décrire le comportement de particules ayant une vitesse proche de celle de la lumière.

Bien entendu, les raisons pour lesquelles Newton n’a pas pu être aussi précis qu’Einstein sont historiques. Il a fallu attendre le XXe siècle pour que les connaissances nécessaires à la découverte de la relativité soient disponibles. De même, on se doute que les raisons qui entraîneront un jour le dépassement de la relativité einsteinienne sont historiques. Tout cela cependant n’ôte rien au fait que Newton et Einstein avaient relativement plus raison que les physiciens qui les précédèrent. Notre connaissance du monde progresse, notre savoir est cumulatif, le progrès n’est pas une illusion.

Résumons-nous : les raisons pour lesquelles Newton a échoué là où Einstein a réussi sont bien historiques, mais les raisons pour lesquelles Newton avait néanmoins plutôt raison ne sont pas du tout historiques. Newton avait approximativement raison parce que le monde ressemble approximativement à ce que Newton en disait. Nous sommes donc capables, malgré nos limitations historiques, d’avoir une connaissance approximativement et progressivement exacte du monde.

On pourrait bien évidemment affirmer que, dans les sciences humaines en revanche, nos connaissances restent très floues et lacunaires. C’est vrai. Mais elles progressent également, quoique plus lentement car le risque de commettre des erreurs de raisonnement et des sophismes est plus élevé en sciences humaines que dans les sciences exactes du fait de la complexité plus grande des objets considérés et de la plus grande polysémie du vocabulaire de ces sciences.

On sait ainsi qu’en économie, certains systèmes marchent mieux que d’autres. Là encore, nos connaissances sont certes relatives mais n’en déplaise à mon oncle, nous avons cependant maintenant la certitude que l’économie de marché fonctionne mieux que le communisme. Nous en avons des preuves historiques indéniables.

Or ces preuves sont crédibles car ce ne sont pas les partisans de l’économie de marché, c’est-à-dire les vainqueurs du match contre les communistes, qui ont écrit cette histoire : le communisme s’est effondré tout seul. L’économie de marché est un meilleur système que le communisme – je n’ai pas dit « le meilleur », vous l’aurez noté – parce que le monde est comme il est et que, dans un tel monde, l’économie de marché, telle que conçue actuellement, tend par progrès et approximations successives vers le système économique optimal de toute société humaine.

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