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Peut-on être un « Européen public » ?

Par Memoiredeurope @echternach

 

Tout le monde ne peut pas avouer un crédo comparable à celui que Pierre Nora propose dans la présentation d’un de ses derniers ouvrages qu’il intitule : « Historien public ». Il se retourne sur son travail et y trouve un fil conducteur : avoir mis l’histoire, pour le passé comme pour le présent, au cœur de la culture et de l’identité françaises. Autrement dit, avoir fait l’histoire de l’histoire. Comparaison n’est pas raison, mais peut-on oser dire modestement à sa suite, en déplaçant la problématique sur l’Europe : vouloir de manière sans doute utopique faire en sorte de mettre les histoires au cœur de la culture et des identités européennes pour le passé comme pour le présent ? Les histoires de routes et de parcours, les itinéraires individuels et collectifs, les hommes qui marchent et ont marché, fascinés par l’ailleurs. En s’efforçant de donner à lire le patrimoine culturel local en termes d’influences, de croisements, de rencontres, de confrontations, de circulations, voire de conflits et de réconciliations…

Ou trouver ces histoires d’Europe ?

Les actualités sont une source inépuisable d’étonnement. Mais chaqueactualité, comme son nom semble l’indiquer est périssable, ingrate et au mieux inconstante et inconsistante. Elle nous quitte pour être au plus vite remplacée par une autre. Voilà le jeu de la communication qui prévaut chaque jour un peu plus et permet de vivre perpétuellement dans la nouveauté, en évitant de s’inquiéter du sens ou plutôt du poids de l’histoire.

Et pourtant il existe des moyens de prendre le temps. Il faut simplement mettre en cage l’actualité qui nous arrive et ceci de manière continue. La présentation des sources nous le permet toujours et l’authenticité est à ce prix. La photographie, qui devient passé sitôt que saisie, n'est pas uniquement mortifère. Elle procède elle aussi d’une dynamique favorable au récit. On peut, comme Raymond Depardon, photographier l’errance. Mais on dispose également aujourd’hui du son et de l’image filmée, des plus anciens témoignages jusqu’au web-documentaire.

Pour en avoir écouté un enregistrement, la voix d’André Malraux à Athènes en 1959 me reste dans la tête. Celle qui s’élève dans le soir lorsque l’Acropole est mis en lumière. Elle me reste aussi, venue de la célébration du cercueil de Le Corbusier ou de l’entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon, cérémonies durant lesquelles, par contre, j'étais présent. Le Ministre de la Culture français, conscient que la mise en scène d’un temple changeait le statut du monument, en gardant cependant sa dimension symbolique mais en le propulsant dans un monde en cours de globalisation affirmait : «C'est aux peuples, que va s'adresser désormais le langage de la Grèce ; cette semaine, l'image de l'Acropole sera contemplée par plus de spectateurs qu'elle ne le fut pendant deux mille ans. Ces millions d'hommes n'entendront pas ce langage comme l'entendaient les prélats de Rome ou les seigneurs de Versailles ; et peut-être ne l'entendront-ils pleinement que si le peuple grec y reconnaît sa plus profonde permanence - si les grandes cités mortes retentissent de la voix de la nation vivante. Je parle de la nation grecque vivante, du peuple auquel l'Acropole s'adresse avant de s'adresser à tous les autres, mais qui dédie à son avenir toutes les incarnations de son génie qui rayonnèrent tour à tour sur l'Occident : le monde prométhéen de Delphes et le monde olympien d'Athènes, le monde chrétien de Byzance - enfin, pendant tant d'années de fanatisme, le seul fanatisme de la liberté

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Athènes et le Parthénon sous la neige

Est-ce qu’au fond le médiateur du patrimoine, toutes proportions gardées, ne se retrouve pas chaque fois confronté aux défis que Malraux mesurait ce jour-là, en y trouvant le développement même de son propos : placer l’accent qui donne à lire une permanence et un message universel et trouver en même temps une poétique de l’instant ? 

Pour raconter l’Europe, il existe aussi, dans l’actualité, des coïncidences d’expositions qui, comme des morceaux séparés, dessinent un tout, si on les replace dans la continuité d’un thème. Les anniversaires et les célébrations que nous consommons de plus en plus souvent et de plus en plus vite, car ils peuvent être commercialisés pour être absorbés avec avidité par les médias et les touristes, sont cependant de bonnes occasions de brasser les cartes de la géopolitique européenne. Les expositions d’art du Conseil de l’Europe, même si elles sont devenues plus rares, comme les Journées Européennes du patrimoine qui ont su garantir leur succès sur le long terme, sont autant d’occasion de photographier la rencontre du public et de la perspective historique et de proposer un miroir aux Européens dans leur diversité. Nous nous proposons donc de les revisiter.

Il faut donc croiser sans cesse. Croiser les sources d’information et aimer les Européens !

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Session de citoyenneté européenne, Centre de Culture Européenne Saint-Jean d'Angély, France. Photo Pierre-Henri Debiès

Narration européenne

A la fin de la Campagne « L’Europe, un patrimoine commun » que le Conseil de l’Europe a piloté en 1999 et 2000, un recueil de textes d’experts a été publié sous le titre «Prospective : fonctions du patrimoine culturel dans une Europe en changement» qui n’a malheureusement été distribué qu’à un petit nombre d’exemplaires. On y trouve des recommandations ou des suggestions dont beaucoup ont été prises en compte par la Convention-Cadre de Faro sur les rapports du patrimoine et de la société, six années plus tard. Ainsi Peter Wagner remarque-t-il dans cet ouvrage: «En d’autres termes, le «patrimoine» peut se définir comme un ensemble de «valeurs fondamentales» permettant de reconstruire un récit, plus européanisé, de l’histoire de notre continent – en quelque sorte, un «contre-récit», en creux par rapport aux histoires nationales (c’est-à-dire, en fait, «nationalisées») que nous connaissons aujourd’hui.». Kate Clark et Paul Drury ajoutaient : «Le patrimoine offre un moyen d’explorer et de bâtir une narration de l’histoire de notre continent dégageant une «vision européenne» de l’Histoire. Dans les conditions présentes en particulier, nous avons besoin d’une nouvelle lecture de ce passé, de manière à interpréter le patrimoine européen à un niveau qui transcende les frontières nationales et éclaire en même temps les contributions des identités nationales, régionales et locales à la construction d’une «maison commune» européenne

Comment mieux dire, si ce n’est en tentant l’exercice dans ce blog et en réunissant le mieux possible les deux mots français et anglais que j’ai choisis pour leurs valeurs symboliques : «raconter» et «narrative» ?

Françoise Choay. L’allégorie du patrimoine. La couleur des idées. Seuil. 1992, 1996 et 1999.

Françoise Choay. Le patrimoine en questions. Anthologie pour un combat. La couleur des idées. Seuil. 2009.

Raymond Depardon. Errance. Points Seuil. 2000.

Pierre Nora de l’Académie française. Historien public. NRF Gallimard. 2011.

Michel Rautenberg. La rupture patrimoniale. A la croisée. 2003.

Collectif. Prospective : fonctions du patrimoine culturel dans une Europe en changement. Conseil de l’Europe. 2000.

Collectif. Parler du patrimoine roman. L’Harmattan. 2006. (article de l’auteur : Comment se construit le discours de médiation du patrimoine en Europe ?)

Collectif. My european city. Methodology for the creation of European tours in Europe. 2011. (Preface by the author: Why and how to interpret heritage on European terms?)


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