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La carambouille des Tuileries ou comment Le Monde enfume ses lecteurs

Publié le 16 mars 2012 par Copeau @Contrepoints

Quand Le Monde décide d’expliquer l’économie, cela donne des petits moments de frayeur. Et quand Le Monde décide d’expliquer l’économie en vidéo, c’est à une tornade de facepalm qu’on doit faire face. Mais lorsque Le Monde tente la même chose pour expliquer l’économie de la Culture, la tornade se mue en ouragan dévastateur.

Décidément, le vendredi, c’est permis. On se souvient que vendredi dernier, j’évoquais une vidéo consternante de l’Union Européenne qui présentait l’Inde, le Brésil et la Chine sous leur meilleur jour. Ce vendredi sera donc l’occasion de présenter une vidéo pondue par Le Monde pour expliquer que la Culture, c’est super génial et ce, d’autant plus que c’est payé par l’État.

Joyeusement intitulée « La parabole des Tuileries ou pourquoi l’économie de la culture a ses propres règles », la vidéo se fait fort, en quatre petites minutes de bastonnade mentale feutrée, de prouver que les sept milliards et quelques investis tous les ans dans la Culture par l’État français sont une super idée et que sans ça, ce serait un peu la déroute avec de l’analphabétisme et des morts du petit cheval un peu partout.

Aaaah, qu’ils sont marrants, ces journalistes, lorsqu’ils tentent maladroitement de nous faire prendre leurs pénibles vessies pour des phares éclairant le monde. Rien qu’au titre, on sait qu’on va manger un bon discours déjà entendu. Mais si, rappelez-vous : le coup du « pourquoi l’économie de la culture a ses propres règles », c’est une variation du thème « XXX n’est pas un bien/service comme les autres » dont le corollaire presque obligé est « notre XXX vaut plus que leurs profits » que les plus frétillants bivalves de ATTAC ne renieraient pas.

Pas de doute, nous nous trouvons donc devant l’une de ces magnifiques …

Pignouferies de presse

Et comme vous brûlez d’en savoir plus, décortiquons rapidement la vidéo.

Le contexte est le suivant : un homme est assis au jardin des Tuileries. Il fait beau et chaud (ou le contraire, peu importe). Il n’y a, pendant les premières secondes de contexte, aucun SDF qui vient lui demander, plusieurs fois, un ticket restaurant ou une pièce de monnaie. Il n’y a pas de chien qui fait caca dans la pelouse. Tout est tranquille.

Notre homme a soif. Il se dirige donc vers la buvette (capitaliste) qui lui vend de la limonade. Et là, paf, révélation, l’économie selon Le Monde se met en marche, inexorablement : plus notre homme boit de limonade, moins le plaisir qu’il en tire est grand. Shazam, nous venons de découvrir l’utilité marginale décroissante d’un bien plaisir.

Partant de là, notre homme se retrouve à écouter du Schubert qu’il avait déjà entendu étant petit. Cela lui plaît. Le narrateur, enhardi par l’atonie des réactions de ses auditeurs et du commanditaire (qui aurait dû, à ce point, rompre son contrat et lui demander un remboursement), nous apprend alors que, bien qu’ayant déjà écouté du Schubert (il y a 20 ans, quand il était en 4ème), la seconde écoute de notre homme-accessoire lui procure plus de plaisir. Oui, plus.

Conclusion : si, pour la limonade, il y a une utilité marginale décroissante, pour la musique (et notamment celle de Schubert), ce ne serait pas le cas… Soupir. Ici, bien sûr, la volée de facepalm évoquée en introduction s’abat sur l’auditeur un tant soit peu doué de bon sens.

Ici, je passe sur le cas où, à la place de Schubert, on nous aurait infligé un petit Cortex des familles et m’attarde tout de suite au cas moins trivial où le morceau de Schubert serait rejoué 40 fois — mettons — à notre buveur de limonade. Ou, à la place de ce morceau de Schubert, « What’s New Pussy Cat » fait l’affaire. D’ailleurs, cette vidéo illustre assez bien l’idée.

Comme on peut le constater, là aussi, l’utilité marginale décroissante s’applique parfaitement au morceau de Schubert, à la limonade et au What’s New Pussycat de Tom Jones. Patatras, les bêtises subventionnées du Monde s’effondrent, basées sur des prémisses bidons. Mais comme c’est rigolo, ne nous arrêtons pas en si bon chemin. On découvre ensuite que, partant de ce constat, plus on consomme de la culture, plus la satisfaction augmente. Évidemment, cela est parfaitement transposable avec d’autres biens et services, chacun trouvant midi à sa porte : certains ne pourront s’empêcher de collectionner les livres et les disques, d’autres seront branchés timbres, conquêtes féminines, choux à la crème, animaux domestiques ou voyages à travers le monde. Peut-on en déduire que les biens culturels sont différents des autres biens ? Décidément, non.

Mais ce n’est pas grave, continuons quand même notre écoute attentive. Vers 1:57, elle est largement récompensée par l’une de ces pignouferies de taille intergalactique que le Monde nous réserve parfois dans ses meilleurs moments. On y apprend que si notre badaud des Tuileries a aimé Schubert, c’est parce qu’il y a été exposé plus jeune et que, je cite, c’est grâce à l’État qui vous a offert, par le biais du professeur de musique, une première dose d’écoute gratuite.

Ici, les mots rigolos à souligner et à discuter avec le voisin sont « offert » et « gratuite ». L’État qui offre des doses gratuites, c’est du plus haut comique. Pour rappel, l’Éducation Nationale, c’est plus de 60 milliards d’euros, qui représentent autant d’impôts, de ponctions et de taxes qu’il aura fallu prélever. Cette dose gratuite glissée subrepticement par nos escrocs journalistes dans leur vidéo de propagande est donc, à proprement parler, une offre qu’on ne peut pas refuser si voyez ce que Le Parrain veut dire.

La suite de la vidéo est un festival de justesse, de bon goût et de pieds-sur-terre. Découvrant deux Américaines perdues, notre buveur des Tuileries leur indique le chemin (un Français qui vient spontanément en aide à des Américaines, on est bien dans une fiction hardie), et on apprend qu’alors (vers 2:20) le fait d’être Français procure un « capital sympathie gigantesque ». Oui. Plus c’est gros, plus ça passe. Un journaliste du Monde, ça ose tout, c’est à ça qu’on le reconnaît.

Et tout ce prestige, tout ce bon gros capital sympathie gigantesque qui vous englobe dans une épaisse couche de fanfreluche rose, qui en est responsable, hein, qui ? Mais, c’est l’État, pardipopette de sapristi que c’est pourtant évident ! Et voilà la vidéo d’illustrer ce qu’elle dit avec des petites vignettes comme la grande cuisine, les films de la Nouvelle Vague, du camembert, des vins prestigieux, des sculptures, des peintures, et d’autres objets tous furieusement issus d’initiatives privées dans lesquels l’État n’a eu la présence d’esprit de mettre ses gros doigts boudinés que bien après qu’ils furent produit (sans quoi, on ne les aurait jamais autant adulés).

Et bien sûr, pour les auteurs-propagandistes de la vidéo, pas de doute, tout ce rayonnement français à l’étranger, tout ce prestige en palettes prêt à servir, c’est grâce à l’État. Et c’est franco de port pour notre buveur des Tuileries, hein. Gratuit, qu’on vous dit. Les milliards à la Culture, y’a pas. Les milliards de dettes diverses, ‘existe pas. Gratuit, qu’on vous dit. C’est ce que nos barbouilleurs de l’économie appellent « une externalité positive », et qu’en économie normale on appelle l’héritage des générations qui ont bossé, elles (et une externalité positive, franchement, ça ne ressemble pas à ça).

On va attendre quelques secondes que l’avalanche de facepalm se calme un peu…

La vidéo termine enfin par une délicieuse présentation de l’Effet Multiplicateur de l’Investissement Culturel : comme l’État a investi de l’argent gratuit tombé du ciel pour rénover la vue, tenir propre le parc des Tuileries et faire jouer du Schubert à des musiciens, il a permis que vous dépensiez de l’argent en achetant des limonades, un CD et des cocktails à des Américaines qui vous trouvent charmant avec votre accent frenchie.

On croît rêver. Ici, Bastiat, en plein cauchemar, se mord une couille pour tenter d’en sortir. Ainsi donc, d’après les histrions fortement alcoolisés qui ont produit cette navrante vidéo, les dépenses que l’État a faites ont entraîné d’autres dépenses bien chouettes de votre part.

Mais la triste réalité occultée par les mouvements lascivo-keynésiens de nos économistes d’opérette, c’est que l’État a engagé des dépenses qui ont grevé votre budget (ou celui de vos enfants, hein, peu importe), dépenses qui vous sont imposées parce que l’État sait mieux que vous ce qui est bon pour vous. Dépenses au demeurant parfaitement maîtrisées comme en témoignent les 1.700.000.000.000 d’Euros de dette actuelle. Dépenses judicieuses puisqu’ainsi, vous n’avez plus d’argent que pour vous payer une petite limonade, au lieu d’un billet d’avion aller-retour pour une destination où non seulement, on peut avoir un beau jardin bien tenu, des cocktails et des filles enamourées par votre accent frenchie, mais aussi du dépaysement culturel et des expériences nouvelles, avec externalités positives locales, utilité marginale croissante et tout le tralala.

Et le pompon, c’est qu’au milieu de ces dépenses et de ces externalités pas du tout positives qui vous obligent à ingurgiter des limonades louches dans un parc banal et surchauffé en plein mois d’août, il y a la subvention à cette magnifique vidéo.

Elle n’est pas prestigieuse, la France ?

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