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Le complexe de Babel

Publié le 27 mars 2012 par Mercure

La récente décision du gouvernement Charest de fourguer de l’anglais à gogo dans l’ensemble de l’enseignement primaire et secondaire, au détriment des matières qui apportent de réelles connaissances, telles l’histoire, la géographie et les sciences, dénote un certain manque d’intelligence à propos de l’utilité  respectives des disciplines scolaires.

Une première erreur porte sur la nature même des langues. Elles ne constituent pas de réelles connaissances, sinon indirectement. Elles sont essentiellement des outils de communication, sont concurrentes les unes des autres et non complémentaires. Si au moins l’une d’elles est indispensable, soit la langue maternelle, l’utilité des autres est relative aux besoins professionnels de certains citoyens particuliers, essentiellement aux agents du commerce international, aux diplomates, aux politiciens de haut niveau ainsi qu’aux chercheurs scientifiques.

Pour le reste, s’il est utile de connaitre les différentes cultures du monde, on gagne beaucoup de temps en lisant les excellentes traductions d’ouvrages étrangers plutôt que de lire leurs originaux, faisant ainsi beaucoup moins d’erreurs qu’en tentant de les traduire soi-même.

Une seconde erreur commise par le gouvernement est une erreur géopolitique. Elle consiste à considérer l’anglais comme une langue internationale constituant un « must » ! Deux personnes pratiquant deux langues différentes autres que l’anglaise, et tentant de communiquer entre elles en anglais ont toutes les chances de ne pas se comprendre avec suffisamment de précision, si elles veulent aborder des sujets exigeant des connaissances approfondies dans des disciplines difficiles. Les exemples abondent, et ici encore, l’aide d’un interprète est souvent indispensable. Chacun son métier.

Enfin, c’est au moment où le monde anglophone décline et sent de plus en plus venir sa fin économique, que nos autorités québécoises tentent d’inculquer la langue anglaise à nos enfants de plus en plus jeunes. Et ici, il s’agit d’une très grosse erreur géopolitique, tout à fait impardonnable. Si l’on voulait véritablement faire face à l’avenir de la planète, mieux vaudrait faire porter l’effort sur la langue chinoise que sur l’anglaise.

L’idée que l’ensemble de la planète va parler anglais dans un futur proche a pris un coup de vieux depuis la crise. Les Étasuniens tentent bien de nous faire accroire que la crise qu’ils ont eux-mêmes déclenchée est finie depuis juin 2009, lorsqu’ils l’ont annoncé à qui voulait l’entendre, un peu comme George W. Bush qui, en 2003, sur le pont du croiseur qui l’avait amené dans le golfe persique, avait triomphalement annoncé que l’ ”Amérique” venait de gagner la guerre. On connait la suite. Or, les États-Unis croulent toujours sous des dettes croissantes qu’ils tentent de résorber par des dollars imprimés par la FED sans contrepartie valorisable, et falsifient leurs statistiques de chômage : 8,5% officiellement, mais entre 15 et 16% si on calcule ce taux comme les Européens, c’est-à-dire en comprenant les demandeurs d’emplois non indemnisés, ce que les Étasuniens ne font pas.

La langue anglaise commence d’ailleurs à prendre l’allure des anciennes langues mortes comme le latin. Elle commence par exemple à se corrompre sur les marges de son aire naturelle. Les peuples anglophones les plus éloignés les uns des autres ne se comprennent plus aussi facilement qu’il y a quelques décennies. C’est le cas des Australiens et des habitants de la Nouvelle-Angleterre par exemple. Les prononciations de la langue s’altèrent en s’éloignant progressivement de la langue-mère, et se régionalisent, etc.

Mais surtout, ce qui soutient la longévité d’une langue correspond à celle de son hégémonie sur le monde. Or, sous cet angle, celle des Anglo-saxons, Anglais d’Europe et d’Amérique réunis, semble avoir atteint son point le plus haut quelques années seulement après la chute du mur de Berlin. Depuis, l’emprise de son influence sur le monde n’arrête pas de baisser, tant sur le plan économique que sur le plan politique et stratégique. L’Amérique ne fait plus peur, et la Grande-Bretagne chancelle sous les problèmes écono­miques et sociaux.

Pendant ce temps, la langue chinoise prend lentement mais surement sa place dans le monde. D’abord grâce à l’implantation de colonies chinoises partout sur la planète, mais aussi par la création d’Instituts Confucius dans toutes les grandes villes du monde.

Chargés de promouvoir la la

confucius-institute
ngue et la culture chinoise sur la planète,  les Instituts Confucius connaissent une progression pour le moins impressionnante dans le monde entier. Entre 2004 et 2009, la Chine a inauguré 282 Instituts Confucius et 272 «classes» Confucius dans 88 pays. En 2020, elle compte en disposer de 1000, soit près de quatre fois plus !

À titre de comparaison, l’Allemagne, qui a ouvert son premier Institut Goethe en 1951, n’en compte aujourd’hui que 136. Le premier Institut Confucius des États-Unis a été ouvert en 2005. En 2010, soit en cinq ans, il en avait été créé 64 dans 37 États, généralement établis dans les universités américaines. Et évidemment, ils n’enseignent pas l’anglais, mais seulement la langue et la culture chinoise. Sur ce point, des intellectuels chinois ont critiqué le fait qu’en dépit de prétendre diffuser la langue et la culture chinoise, ces institutions se limitent le plus souvent à l’enseignement de la langue, mais il est bien évident qu’un élève qui choisit d’apprendre le chinois sera naturellement porté à rechercher par lui-même d’autres sources pour se familiariser avec la culture chinoise, qui est fort riche. Par exemple, pour les francophones, la vingtaine d’ouvrages sur la Chine publiés par François Jullien constitue une source précieuse d’informations sur la pensée chinoise.

Et l’engouement pour le chinois continue à vive allure, notamment par le canal de revues francophones, telle « CHINE PLUS », excellent média.

Il est donc patent que le gouvernement du Québec fait fausse route avec sa réforme. De plus en plus de cadres économiques de tout pays s’installent en Chine et désirent acquérir la capacité d’en parler la langue, faisant ainsi progressivement disparaitre l’usage de l’anglais dans le commerce local.

Les pays de l’Asie du Sud-est, délaissant progressivement l’anglais, se mettent tous les jours davantage au Chinois, en raison notamment du fait qu’ils commercent de manière de plus en plus intégrée avec la Chine au détriment des pays anglo-saxons, et des autres pays qui n’utilisent que l’anglais à l’international.

Fait troublant, il y a quelques mois, la Chine et le Japon ont signé un accord de payement dans leurs propres devises, les Chinois payant leurs importations japonaises en yuans et les Japonais payant leurs importations chinoises en yens. L’anglais a disparu de leurs échanges en même temps que le dollar. En a-t-on pris conscience à Québec ? Se souvient-on aussi que le Brésil et l’Argentine ont signé le même accord il y a plusieurs années, et n’utilisent plus entre eux que leurs propres monnaies nationales.

D’une manière générale, la volatilité de plus en plus forte du dollar accélère cette tendance sur l’ensemble de la planète. Au surplus, la perte de son statut de monnaie de réserve, attendue dans les deux ou trois années à venir, renforcera sans nul doute cette perspective.

L’initiative du gouvernement du Québec est donc non seulement malheureuse, mais contreproductive, voire nuisible, car les heures d’enseignement qui vont être consacrées à l’anglais manqueront à l’apprentissage de réelles connaissances, notamment à celles des sciences, qui constituent la vraie voie de développement de tout peuple, mais aussi à celle de l’histoire des Hommes. Notre présent est issu de notre passé. Comment le comprendre si on ne sait pas d’où il provient, comment il s’est construit ? Les États-Unis ont été battus au Moyen-Orient pour la seule et unique raison qu’ils n’en connaissaient ni la géographie ni l’histoire, ce qui les a poussés à cumuler erreur sur erreur.

Voulons-nous vraiment les imiter ? Que ferons-nous de l’anglais lorsque les États-Unis eux-mêmes parleront chinois ? Ne voit-on pas aujourd’hui leur langue être grugée par l’espagnol dans de nombreux États du sud de leur territoire, où l’anglais recule inexorablement ?

© André Serra

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Cet article répond aux règles de la nouvelle orthographe


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