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Méprisance et bravitude

Par Marc Traverson

A 17 ans, ayant un jour décrété que je devais lire Freud, je m’attablais sous les hauts plafonds de la bibliothèque municipale, avec devant moi le fort volume de l’Introduction à la psychanalyse. Garçon ordonné, il me semblait naturel d'entamer l’oeuvre par son début.

J’ignorais que cette introduction n’en étais pas une, et que j’aurais dû commencer par un morceau plus digeste du monument freudien. Avant que l’aridité du texte ne douche mon enthousiasme, j’eus le temps de lire quelques chapitres qui installèrent en moi l’idée que les lapsus livraient certaines clés de l’inconscient, et que l’accident de langage nous fait tomber toujours du côté par lequel on penche. C’est ce que nous rappellent ces néologismes de campagne, la bravitude (copyright Ségolène Royal 2007) et la méprisance (Nicolas Sarkozy, 2012).

Que reprochait-on à Ségolène, parfaitement à contretemps quand elle se promenait sur la Grande Muraille, habillée en blanc (couleur du deuil pour ses hôtes) en clamant sa bravitude ? Eh bien, justement : son espèce de fraîcheur naïve, son innocence (pas un compliment, cette innocence-là). On en fit des tonnes. Quelle gourde ! Quelle Bécassine ! Non seulement elle ne savait pas le français, mais le mot lui-même, bravitude, manifestait sa gaucherie. La bravitude, en somme, comme on dit d’un couillon qu’il est brave. D’aucuns soupçonnèrent que, sous les lazzis, traînait plus qu’un zeste de mysogynie. Et cependant, le mot ne manque pas de sel. La preuve : il reste en usage. Je prends les paris que la bravitude finira par concurrencer la bravoure au dictionnaire, comme un nouveau symptôme du remplacement des choses par leur version ironique.

Un quinquennat plus tard, et le printemps venu, voilà que nous récoltons la méprisance. Hybride du mépris et de la malfaisance ? Seuls les mauvais esprits y verront un signifiant-maître du locataire de l’Elysée. Quelqu’un disait qu’il fallait être économe de son mépris, au vu du nombre de nécessiteux. Ce n’est certes pas la ligne de notre Président, qui ne lésine pas lorsqu’il s’agit d’inonder ceux qu’il soupçonne de ne pas l’aimer - ou d'agir en contre-pouvoir. Les Roms, les sans-papiers, les chômeurs, les magistrats, les journalistes, la racaille, les mystérieux «corps intermédiaires» (et dans cette expression l’on entend le chirurgien qui s’apprête, scalpel à la main, à extraire un corps étranger). La méprisance ne fait pas de chichis, elle recouvre indifféremment «l’homme africain», les «beaux esprits», la Turquie ou les récidivistes. Seront servis tous ceux qui aspirent à un peu de cohérence intellectuelle ou rechignent, les ingrats, à avaler les boas du jour après les couleuvres de la veille.

La méprisance aura-t-elle le succès de la bravitude ? Le mot est moins joli, mais le concept est remarquablement efficace, comme acide propre à dissoudre le lien social et l’intelligence collective. Je me souviens de cette scène gênante, l’humiliation publique d’un préfet de police qui avait eu le tort d’organiser des tournois de foot entre policiers et jeunes des quartiers. Il appris à ses dépends, et de manière cuisante, que l’heure était désormais à la méprisance. Freud, décidément, ne disait pas que des bêtises.


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