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GOOGLE – La dictature numérique (part 2)

Publié le 18 avril 2012 par Carlanoirci

GOOGLE – La dictature numérique (part 2)

« Complètement » approuva-t-elle de la tête.

Maya emmena les deux labradors le long du couloir en direction de la chambre. Il entendit une discussion étouffée avec sa compagne, et elle revint seule.

« Je peux arranger ça », dit-elle dans un soupir. « Une fois que les chinois eurent commencé à piéger les gens, mes potes et moi avons choisi un “projet 20%” pour les baiser ». (Parmi les innovations du modèle de management de Google, chaque employé devait consacrer 20% de son temps à des projets personnels de haut niveau). « Nous l’avons appelé le Googlenettoyeur. Il descend en profondeur dans la base de données et te rend conforme aux statistiques. Tes recherches, tes histogrammes Gmail, tes schémas de navigation. Tout ce genre de choses. Greg, je peux te Googlenettoyer. C’est la seule solution. »

« Je ne veux pas te créer d’ennui ».

Elle secoua la tête. « Je suis déjà condamnée. Chaque jour est un sursis depuis que j’ai écris ce putain de programme – maintenant ce n’est plus qu’une question de temps jusqu’à ce que quelqu’un signale mon expertise et mon histoire au DHS et alors… je ne sais pas. Qu’est-ce qu’ils font à des gens comme moi dans cette guerre des mots et des traces ? »

Greg se souvenait de l’aéroport. La recherche. Sa chemise, l’empreinte de la botte au beau milieu.

« Vas-y » dit-il.

Le Googlenettoyeur fit des merveilles. Greg pouvait s’en rendre compte en voyant toutes les publicités qui s’affichaient le long de ses recherches, des pubs clairement destinées à quelqu’un d’autre : Créationnisme, Diplômes en ligne, Avenir radieux, Logiciels anti porno, Section anti-homos, des entrées soldées au concert de Toby Keith. C’était le produit du programme de Maya. Pour le programme de recherche personnalisé de Google, il était devenu quelqu’un d’autre, un conservateur, craignant Dieu, fan de country.

Et cela lui allait fort bien.

Puis il cliqua sur son carnet d’adresse et s’aperçut que la moitié de ses contacts manquaient. Sa boîte de courrier Gmail étaient trouée comme une souche rongée par les termites. Son profil Orkut normalisé. Son calendrier, ses photos de familles, ses signets : tout avait été vidé. Il n’avait pas réalisé jusqu’alors à quel point il avait transféré de larges parts de sa vie vers le Web, et que tout cela se retrouvaient maintenant dans les fermes de serveurs de Google – toute son identité en ligne.

Maya l’avait gommé jusqu’à en être lisse, il était devenu l’homme invisible.

Tout endormi, Greg écrasa le clavier de son ordinateur portable posé à côté de son lit, ranimant l’écran. Il plissa les yeux en regardant l’horloge clignotante : 4 heures 13 du matin. Merde, qui frappe à sa porte à une telle heure ?

Il cria « J’arrive ! » d’une voix embrumée et enfila robe de chambre et chaussons. Il traîna des pieds dans le couloir, allumant les lumières au fur et à mesure. Arrivé à la porte, il regarda à l’oeilleton pour y découvrir Maya le fixant gravement.

Il défit la chaîne de sécurité et ouvrit la porte d’un coup sec. Maya se précipita à l’intérieur, suivi de ses chiens et sa compagne.

Elle brillait de sueur, ses cheveux habituellement soigneusement peignés, collaient en paquets sur son front. Elle se frotta les yeux, qui étaient tout rouges.

« Fais ton sac » coassa-t-elle d’une voix rauque.

« Quoi ? »

Elle le prit par les épaules. « Fais-le », dit-elle.

« Où veux-tu…? »

« Au Mexique probablement. Je ne sais pas encore. Fais donc ton putain de sac ». Elle le repoussa pour aller dans sa chambre et commença à vider le contenu des tiroirs.

« Maya », dit-il brusquement. « je ne vais nulle part tant que tu ne me dis pas ce qui se passe ».

Elle le fixa et repoussa les cheveux de son visage. « le Googlenettoyeur est vivant. Après t’avoir nettoyé, je l’ai fermé et je suis partie. C’était trop dangereux de continuer à l’utiliser. Mais il est toujours programmé pour m’envoyer des mails de confirmation quand il tourne. Quelqu’un s’en est servi six fois pour récurer trois comptes très particuliers. Des comptes appartenant à des membres de la Commission du Commerce du Sénat qui sont en course pour leur réélection. »

« Les gens de Google font du blanchiment de sénateur ? »

« Pas des gens de chez Google. Ceci a été déclenché hors site. L’adresse IP est enregistrée dans le district de Washington. Et ce sont tous des IP reliées à des utilisateurs de Gmail. Devine à qui appartiennent ces comptes ? »

« Tu as espionné des comptes Gmail ? »

« OK, d’accord, j’ai regardé leur mail. Tout le monde le fait de temps à autre, et pour des raisons bien pires que les miennes. Mais écoute ça : toutes ces activités sont menées par notre antenne de lobbying. Il font juste leur travail, ils défendent les intérêts de l’entreprise.

Greg sentit son sang battre dans ses tempes. « Nous devrions en parler à quelqu’un »

« ça ne nous mènera nulle part. Ils savent tout de nous. Ils peuvent voir chacune de nos recherches. Chaque e-mail. Chaque fois qu’ils nous ont choppé avec leurs webcams. Qui est dans notre réseau social… Sais-tu que si tu as rentré quinze contacts dans Orkut, il est statistiquement certain que tu n’es pas à plus de trois degrés de quelqu’un qui a participé au financement d’une cause “terroriste” ? Tu te souviens de l’aéroport ? On trouvera bien d’autres motifs pour te choper »

« Maya », Greg ajouta, en reprenant ses esprits. « est ce que partir à Mexico n’est pas exagéré ? Démissionne plutôt. On pourrait créer une start-up ou quelque chose du genre. Tout ça est fou. »

« Ils sont venus me voir aujourd’hui » dit-elle. « Deux des officiers politiques du DHS. Ils ne m’ont pas quitté pendant des heures. Et ils m’ont bombardée de questions ».

« A propos du Googlenettoyeur ? »

« A propos de de ma famille et de mes amis. De l’historique de mes recherches. De mon histoire personnelle. »

« Putain ! »

« Ils essayaient de me faire passer un message. Ils surveillent chacun de mes clics et toutes mes recherches. Il est temps d’y aller. Il est temps de sortir du rang. »

« Tu sais qu’il y a un bureau de Google à Mexico ? »

« Il faut qu’on se barre », renchérit-elle fermement.

« Laurie, qu’est ce que tu penses de tout ça ? » demanda Greg ?

Laurie tapotait les chiens entre les épaules. « Mes parents ont quitté l’Allemagne de l’Est en 65. Ils me parlaient souvent de la Stasi. La police secrète mettait tout ce qu’elle savait sur vous dans un fichier, si vous aviez raconté une blague anti-patriotique, n’importe quoi. Qu’ils le veuillent ou non, ce qu’a créé Google n’est pas très différent. »

« Greg, viens-tu avec nous ? »

Il lança un regard aux chiens et secoua la tête. « Il me reste quelques pesos », dit-il. « Prends les. Et fais gaffe à toi, OK ? »

Maya semblait prête à le frapper. S’adoucissant soudain, elle le serra dans ses bras de toutes ses forces.

« Fais gaffe toi aussi », murmura-t-elle dans son oreille.

Ils vinrent le voir une semaine plus tard. Chez lui, au milieu de la nuit, juste comme il l’avait imaginé.

Deux hommes se manifestèrent à sa porte juste après 2 heures du matin. L’un se tenait silencieux, près de la porte. L’autre était plus souriant, court sur pattes et ébouriffé, vêtu d’un blouson avec une tâche sur une épaule et un drapeau américain sur l’autre.« Greg Lupinski, nous avons quelques raisons de penser que vous violez la Loi sur la sécurité et la liberté informatique », dit-il, en guise d’introduction. « En particulier, en outrepassant vos droits d’accès et ce faisant en obtenant des informations. Dix ans en premier délit. De plus il apparaît que ce que vous et votre amie avez fait à Google peut être qualifié de trahison. Et quand à ce qui sera révélé au cours du procès… tout ce que vous avez éliminé de votre profil, ce n’est que l’apéritif ».

Greg s’était projeté la scène mentalement toute la semaine. Il avait préparé toutes sortes de réponses courageuses. Ça lui avait donné quelque chose à faire en attendant de recevoir des nouvelles de Maya. Elle n’avait pas appelé.

« Je voudrais parler à mon avocat » est tout ce qu’il réussit à formuler.

« Vous pouvez vous y prendre comme ça » répondit le petit homme. « Mais on peut aussi trouver un arrangement. »

Greg retrouva sa voix. « j’aimerais voir votre carte », bredouilla-t-il.

Le visage de l’homme à la tête de basset s’éclaircit et il fit entendre un gloussement perplexe.

« Mec, je ne suis pas flic », répondit-il. « Je suis consultant. Google m’a engagé – mon entreprise défend ses intérêts à Washington – pour construire des relations. Bien entendu nous n’impliquerions pas la police sans t’en avoir parlé auparavant. Tu fais partie de la famille. En fait, je voudrais te faire une offre. »

Greg se retourna vers la machine à café, et jeta le vieux filtre.

« Je vais aller voir les journaux», dit-il.

L’homme hocha la tête comme s’il réfléchissait à cette hypothèse. « Oui, bien entendu. Tu peux pousser la porte du bureau du “Chronicle” demain matin et tout cracher. Ils se mettront à chercher une confirmation. Et ils n’en trouveront pas. Et quand ils se mettront à chercher, nous les trouverons. Donc mec, tu ferais mieux de m’écouter. Je te fais une offre gagnant-gagnant, c’est mon job. » Il s’interrompit. « Au fait, ces graines de café ont l’air excellentes, mais tu devrais les rincer d’abord pour enlever l’amertume et développer l’arôme. Tiens, passe-moi l’égouttoir. »

Alors que l’homme enlevait silencieusement son blouson, le suspendait au dossier d’une chaise de cuisine, déboutonnait ses manchettes et les remontait soigneusement jusqu’au coude, glissant une montre bas de gamme dans sa poche, Greg observait la scène. Il enleva les grains du moulin, les mit dans l’égouttoir de Greg, et les rinça dans l’évier.

Il était un peu grassouillet et très pâle, doté de la subtilité naturelle d’un ingénieur en électronique. En fait, il avait l’air d’être un vrai Googler, obsédé par les vétilles. Autre signe, il savait manier un moulin à café.

« Nous sommes en train de mettre sur pied une équipe pour le Bâtiment 49… »

« il n’y a pas de Bâtiment 49 », répondit Greg sans réfléchir.

« bien entendu », répondit l’homme avec un sourire en coin. « Il n’y a pas de Bâtiment 49. Mais nous sommes en train de constituer une équipe pour remettre d’équerre le Googlenettoyeur. Le code de Maya n’était pas très efficace, tu sais, plein de bugs. Nous avons besoin d’une nouvelle version. On pense que tu es la bonne personne pour le faire, et ce que tu sais n’aurait plus d’importance si tu revenais parmi nous. »

« Incroyable » s’esclaffa Greg. « Si vous croyez que je vais vous aider à diffamer des hommes politiques en échange de vos faveurs, vous êtes encore plus fous que ce que je croyais ».

« Greg », dit l’homme, « nous ne diffamons personne, nous voulons juste nettoyer un peu les choses. Pour quelques personnes soigneusement sélectionnées. Tu vois ce que je veux dire ? Tout le monde a un profil Google un peu douteux quand on le regarde de près. Et le mot d’ordre en politique d’aujourd’hui, c’est “regarde de près”. Être candidat, c’est comme passer une coloscopie en public. » Il remplit la cafetière et pressa le filtre; son visage plissé sous la concentration. Greg attrapa deux tasses à café – des tasses Google bien-sûr – et les lui tendit.

« Nous allons faire pour nos amis ce que Maya a fait pour toi. Juste un petit ménage. Tout ce que nous voulons c’est protéger leur vie privée. C’est tout. »

Greg sirotait son café. « Et qu’arrive-t-il aux candidats que vous ne nettoyez pas ? »

« Ouais », dit le type, en adressant à Greg un petit sourire. « Ouais, t’as raison. ça risque d’être chaud pour eux ». Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste et en sortit une série de feuilles de papier pliées.

La Stasi compilait tout ce qu’elle savait sur vous dans un fichier. Qu’on le veuille ou non, ce que faisait Google n’était pas très différent… Il jeta un oeil sur les papiers et les remis sur la table. « Celui-ci est un des gars qui a besoin de notre aide ». C’était l’impression de l’historique des recherches d’un candidat que Greg avait soutenu financièrement lors des trois dernières élections.

« Ce gars-là est rentré dans son hôtel après une rude journée de campagne au porte à porte, il a allumé son ordi et tapé “petits culs tout chauds” dans sa barre de recherche. La belle affaire. De notre point de vue, disqualifier un bon gars pour ça et l’empêcher de servir son pays est tout simplement anti-américain ».

Greg secouait la tête doucement.

« Alors tu vas aider le gars à s’en sortir ? » lui demanda l’homme.

« D’accord »

« Bien. Il y a quelque chose d’autre. Nous avons besoin que tu nous aides à retrouver Maya. Elle n’a pas bien compris nos objectifs, et maintenant elle a l’air de s’être envolée du nid. Une fois qu’on lui aura expliqué, il ne fait aucun doute qu’elle reviendra ».

Il jeta un oeil à l’historique de recherche du candidat.

« ça se pourrait bien » répliqua-t-il.

Il fallu onze jours pleins au Congrès tout juste élu pour voter la Loi sur la sécurisation et le dénombrement des communications et des hypertextes américains, qui autorisait le DHS et la NSA à déléguer environ 80% de l’espionnage à des sociétés privées. En théorie, les contrats faisaient l’objet d’appels d’offre, mais dans la confidentialité du Bâtiment 49 nul ne doutait du résultat des courses. Si Google avait dépensé 15 millions de dollars dans un programme pour attraper les indésirables à la frontière, vous pouvez parier qu’ils les auraient bien attrapés – les gouvernements ne sont tout simplement pas équipés “Pour Bien Chercher”.

Le lendemain matin, Greg s’examinait en se rasant (les vigiles n’aimaient pas le look mal rasé des hackers et ne se privaient pas de le leur rappeler), tout en réalisant qu’il entamait sa première journée en tant qu’agent secret de facto pour le gouvernement des États-Unis. Finalement est ce que ça allait être si moche ? Ne valait-il pas mieux que ce soit Google qui fasse ce boulot qu’un quelconque employé de bureau branquignole du DHS ?

Le temps qu’il se gare au pied du Googleplex, au milieu des voitures au GPL et des garages à vélos bondés, il avait réussi à se convaincre lui-même. Il était en train de se demander quelle gâterie bio il allait pouvoir commander à la cantine quand sa carte magnétique refusa de lui ouvrir la porte du Bâtiment 49. La diode rouge s’allumait automatiquement chaque fois qu’il passait sa carte. Dans n’importe quel autre bâtiment, il y aurait eu quelqu’un pour lui ouvrir la porte, les gens entraient et sortaient toute la journée. Mais les Googlers du 49 ne sortaient que pour déjeuner, parfois même pas du tout.

Il passait et repassait sa carte. Tout à coup il entendit une voix derrière lui

« Greg, puis-je te voir s’il te plaît ? »

L’ébouriffé lui passa le bras autour des épaules, et Greg put sentir les effluves citronnées de son après-rasage. C’était la même odeur que celle de son prof de plongée à Baja quand ils partaient faire la tournée des bars le soir. Greg ne se rappelait même plus son nom. Juan Carlos ? Juan Luis ?

Le bras autour de ses épaules, l’homme l’entraînait loin de la porte, en direction de la pelouse tondue à ras, au delà du jardin des herbes aromatiques derrière la cuisine. « Nous te donnons deux jours de congés », dit-il.

Greg sentit une bouffée d’anxiété. « Pourquoi ? » Qu’avait -il fait ? Allait-il être mis en prison ?

« C’est Maya. » L’homme tournait autour de lui, croisant ses yeux de son regard sans fond. « Elle s’est suicidée. Au Guatemala. Je suis désolée, Greg. »

Greg semblait glisser au loin, à des milliers de kilomètres de là, regardant le Googleplex comme au travers de GoogleEarth, se voyant aux côtés du type ébouriffé, comme une paire de points, deux pixels, tous petits et insignifiants. Il se retint de s’arracher les cheveux, de tomber à genoux et d’éclater en sanglots.

Comme venant de très loin, il s’entendit dire « je n’ai pas besoin de jours de repos. Tout va bien. »

Comme venant de très loin, il entendit l’ébouriffé insister.

La discussion se poursuivit pendant un bon moment, puis les deux pixels prirent la direction du Bâtiment 49, et la porte se referma sur eux.

GOOGLE – La dictature numérique (part 2)

Traduction depuis l’anglais par Valérie Peugeot, Hervé Le Crosnier et Nicolas Taffin pour C & F éditions.


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