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La "Nouvelle droite" américaine (3) : William F. Buckley

Publié le 15 mars 2008 par Scopes
Bill Buckley en 1965 (AP)
Après ces longs préliminaires, venons-en enfin à William F. Buckley, sorte de mélange entre l’intellect d’un Raymond Aron et la flamboyance d’un Charles Maurras, mort le 27 février dernier. Comprendre le personnage, c’est un peu comprendre les structures de la vie politique américaine actuelle, caractérielles, complexes et contradictoires.
Né en 1925, Bill Buckley a vécu plusieurs vies : journaliste, écrivain, espion, diplomate, homme politique… Il a écrit une cinquantaine de livres, dont des romans d’espionnages, des essais politiques ou des biographies (de manière caractéristique, sur Barry Goldwater ; et il travaillait sur Ronald Reagan lorsque la mort l’a surpris). Il a également rédigé plus de 5600 éditoriaux (assez pour remplir quarante volumes) au cours de sa vie, sans compter ses multiples interventions télévisuelles dans l’émission Firing Line.
Personnalité pleine d’esprit et d’humour, bon vivant au vocabulaire très personnel, William Buckley aimait à incarner une sorte d’iconoclaste conservateur, débattant férocement avec les libéraux tout en prônant la libéralisation de la marijuana ou en critiquant les aventures irakiennes du gouvernement Bush.
Mais au-delà des anecdotes personnelles, Bill Buckley a su à la fois délimiter et réhabiliter l’idéologie conservatrice, en un temps (les années 1950) de domination sans partage des théories libérales. Le monde intellectuel et politique penchait à gauche, emmené par les « intellectuels new-yorkais » et leurs périodiques comme Partisan Review (Philip Rahv, William Philips) ou Dissent (Irving Stowe, Meyer Shapiro). La droite semblait sortie hors de l’histoire, relique méprisée des années antérieures à la Grande Dépression.
Buckley allait contribuer, parmi d’autres, à un changement de paradigme intellectuel qui vit la pensée conservatrice devenir progressivement la pensée dominante -- l’aune par rapport à laquelle tous les candidats s’inscrivent et se définissent, pour ou contre.
Tout frais émoulu de l’université de Yale, il publie un pamphlet au vitriol contre son alma mater (God and Man at Yale, 1951), qu’il accuse d’être un repaire d’athées et de collectivistes, et parfois des deux à la fois. Cet essai le fait connaître, mais c’est la fondation de la National Review (1955) qui le propulse sur le devant de la scène intellectuelle des années 1950. Dans cet incubateur d’idées s’invente un nouveau conservatisme, qui ne crée pas de pensée originale mais reprend et assemble des théories existantes : laisser-faire (dans la lignée de Friedrich Hayek et de Milton Friedman), traditionalisme (Russell Kirk), anti-communisme fervent (Whittaker Chambers) et même tradition libertaire (Max Eastman, H.L. Mencken). Sa revue leur offre une tribune publique et diffuse leur pensée parmi le grand public.
Le monde intellectuel ne lui suffisant pas, Bill Buckley s’investit un temps en politique, d’abord en aidant à la création des "Young American for Freedom" (1960) -- les Obamistes excités d’hier --, en participant à la campagne présidentielle de Barry Goldwater (1964) puis en se lançant dans la conquête de la mairie de New York en 1965.
Mais l’heure de la New Right n’était pas encore arrivée et ses tentatives politiques se soldèrent par de cuisants échecs. Ses succès sont à trouver ailleurs, discrets quoique fondamentaux. Quand le conservatisme flirtait avec l’antisémitisme et l’anti-catholicisme (John Birch Society, Ku Klux Klan), il su en faire une théorie respectable (avec des limites : la politique de déségrégation lui semblait alors une hérésie). Un expert en la matière, George W. Bush, a d’ailleurs déclaré qu’il « avait banalisé le conservatisme, et qu’il avait aidé à poser les fondations intellectuelles de la victoire américaine lors de la Guerre Froide ».
Enfin, dernier achèvement, et non des moindre, Buckley a effrité la domination des intellectuels de gauche (Arthur Schlesinger, Alfred Kazin…) dans le champ des idées. En leur donnant la réplique, en leur répondant point à point, il a imposé dans la sphère médiatique et intellectuelle une nouvelle voix, la sienne et à travers elle celle d’une droite renouvelée.
Pour un observateur habitué aux violences de la campagne présidentielle actuelle, le débat suivant entre William Buckley et Noam Chomsky peut sembler courtois ; il devient féroce si on le replace dans le contexte des années 1960. Buckley propose élégamment de taper à coups de poing sur son rival…

Même si la gauche ne pleurera pas sa mort (quoique, même le New Yorker s’est fendu d’une apologie), le personnage est atypique et intéressant. Il est surtout fondamental pour qui veut comprendre pourquoi, aux États-Unis, le libéralisme est aujourd’hui devenu un mot tabou (L-word). Sans des hommes comme Bill Buckley, pas de Ronald Reagan ou de George Bush. Et Mike Huckabee serait sans doute resté un modeste pasteur de l’Arkansas.
Scopes

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