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Catane, la magicienne

Publié le 24 avril 2012 par Audreymathe62

Catane, la magicienne

A Claudio, mio zito, mon trésor,

la lumière de mon coeur, ma muse,

qui partage ma vie, mon destin.

"E vui durmiti ancora"

Texte de Giovanni Formisano, poète Catanais. Musique de Gaetano Emmanuel Cali, né à Catane, mort à Syracuse.

Cette chanson entonnée par un Sicilien sur le front durant la première guerre mondiale aurait fait taire les fusils...

      Nichée au pied de l'Etna, sur la côte orientale de la Sicile, Catane, terre des Dieux, tantôt maudite tantôt bénie, rayonne sur le littoral ionien depuis plus de deux mille ans. Nul ne peut y rester indifférent, elle déchaîne envie et passion. Grecs, Romains, Ostrogoths, Arabes... Tous voulurent conquérir son coeur, la soumettre à leurs désirs de gré ou de force. Si elle s'est enrichie des civilisations qui se sont imposées à elle, Catane n'en demeure pas moins un pur joyau de la Sicile, une magicienne qui entre christiannisme et paganisme, entre traditions et modernité, éblouit les étrangers mais ne révèle ses secrets qu'à ceux qui la courtisent sans perturber son essence. Entre légendes et histoire, visite guidée de mon paradis personnel.

       Catania en italien. Pour moi, une formule magique. Les paupières closes, répétant son nom tel un mantra, même dans l'hiver froid du nord de la France, je sens son soleil brûler ma peau, ses parfums enivrer mes sens, ses saveurs émoustiller mes papilles, ses paysages irradier la monotonie de mon quotidien... Catane est mon rêve, mon paradis, l'endroit où je m'évade en pensée, le lieu vers lequel je m'envole le coeur empli de joie et que je quitte l'âme endeuillée. 

         Catane est une sorte de déesse. Elle déploie ses pouvoirs magiques afin d'attirer les étrangers jusqu'à ses rivages, étalant ses plus beaux atours, paradant et s'exhibant pour mieux nous ensorceler, si bien que lorsque sonne l'heure du départ, nous n'ayons qu'une seule hâte, revenir. Lui résister serait inutile, nous ne pouvons que succomber à ses charmes.

         Catane, c'est avant tout l'Etna. On ne peut songer à les dissocier, l'histoire de la ville et le destin des habitants y sont étroitement liés. L'Etna est le lieu de villégiature de la "jet set" des personnages de légende. L'on raconte que le cyclope Polifème vivant dans l'un des cratères, fait soit trembler la terre, soit vomir des torrents de lave dès lors qu'il se meut. Le roi Arthur y aurait installé sa résidence après sa mort, demandant à Dieu d'y demeurer afin de pouvoir profiter pour l'éternité des sublimes levers et couchers de soleil, en échange de quoi il aurait à veiller sur le volcan. Il semblerait d'ailleurs que celui-ci ne se réveille que lorsque le célèbre roi quitte les cieux Siciliens. Arthur prodigue également sa bienveillance sur Catane : selon la légende,  il aurait sauvé le peuple de la cruauté d'un évêque en le forçant à venir chercher dans les cratères son cheval égaré, et le punissant de sa méchanceté par les flammes... Certains croient aussi que le Diable en personne aurait élu domicile sur le volcan...

           Tant de récits - dont je laisserai les lecteurs juges quant à leur véracité - pour expliquer avec poésie les risques naturels. Car en effet Catane est soumise aux caprices de la nature. Comme en témoignent les légendes d'origine très diverses, la ville est composée d'autant de strates culturelles que de strates de lave. Si l'Etna lui offre des terres fertiles et sa fameuse pietra lavica (pierre de lave) utilisée pour la construction des édifices et des habitations, le tribut à payer de la part de la population, c'est l'acceptation fatale de son ire légendaire, en plus des fréquentes colères de la terre en mouvement. Détruite plusieurs fois par les catastrophes naturelles, Catane tel un phénix renaît toujours de ses cendres, s'édifiant de nouveau sur les ruines comme un défi au destin. Possédant aujourd'hui une architecture essentiellement baroque, elle dissimule dans ses entrailles les vestiges de termes et amphithéâtres d'origine grecque et romaine, rappelant sa gloire passée.

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Le liotrù, symbole de Catane, Piazza Duomo

               Catane est une ville bénie, protégée. Son symbole, le liotrù, un éléphant sculpté dans la pierre de lave, trône au-dessus d'une fontaine sur la piazza Duomo, le coeur historique de la ville. L'on dit qu'en des temps reculés, l'animal était chevauché par un sombre sorcier qui terrorisait les Catanais. Toutefois la grande protectrice de la ville est incontestablement Sainte Agathe qui donne son nom à de nombreuses églises et à la cathédrale siégeant face à la fontaine.

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Statue de Sainte Agathe, patronne de la ville, dans le jardin du Duomo, la cathédrale.

             Sainte Agathe était une jeune fille issue de la noblesse, érudite et convertie au christianisme. Elle fut martyrisée et subit d'atroces tortures, entre autre le supplice consistant à arracher les seins des chrétiennes avec une tenaille. Nommée aussi Agathe de Sicile, elle est réputée pour avoir sauvé la ville de la lave incandescente plusieurs fois au cours de l'histoire. Une procession portant ses reliques et notamment son voile empêcha l'avancée de la coulée de feu. La légende raconte également qu'un tableau représentant l'un de ses martyrs fut transporté par la lave sur des kilomètres sans jamais être ni englouti ni détruit... C'est dans l'église Santa Agata al Carcere qu'elle fut emprisonnée et visitée par Saint Pierre, la soignant de ses blessures. Dans ce qui fut sa geôle, on peut observer l'empreinte de ses pieds incrustée dans la pierre. Ses reliques sont conservées dans la cathédrale. Fidèles, croyants, touristes viennent l'aduler et la vénérer annuellement, en février, à l'occasion des fêtes en son honneur. Messe, procession, feux d'artifices, un véritable spectacle traditionnel et populaire qui nous plonge dans les racines de l'histoire et des miracles.

              Pour ceux que les légendes laisseraient indifférents, Catane sait enchanter de bien d'autres façons. Sous le soleil étouffant et brûlant de l'été, l'étranger égaré rencontre dans un moment de pur délice les fameux kiosques, parsemés à chaque coin de rue, proposant le granite aux saveurs enchanteresses. La granita telle que nous la connaissons n'a absolument rien en commun avec cette texture fondante et crémeuse qui fait la réputation de la ville. A l'amande, aux pistaches, au citron, chocolat, pêche, fraise... La granita, née de la neige tombée sur l'Etna pour rafraîchir les nobles Catanais, se déguste à tout moment de la journée, du petit déjeuner au dessert en passant par le goûter. Une savoureuse tendre brioche parfumée à l'orange l'accompagne délicieusement le matin.

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En premier plan, la Bolognese. A gauche, la granita et derrière, la brioche.

                  Les spécialités locales sont un vrai paradis pour les sens olfactifs et les papilles. La pasta alla norma (baptisée ainsi en hommage au compositeur Bellini, enfant du pays), plat de pâtes agrémenté d'une sauce tomate (le plus souvent faite maison) avec des aubergines frites, du basilic frais et de la ricotta salée, la Bolognese, nommée ainsi par le boulanger qui la créa en honneur à la fille de joie de Bologne dont il était éperdument amoureux, mais surtout les arancini, incontournables boules ou cônes de riz contenant mozarella, jambon, ragoût, ou encore épinards selon les recettes. Les meilleurs arancini se dégustent à la pasticceria antica, face à la villa et jardin Bellini, via Etna. Avoisinant le castello Ursino (château normand reconverti en musée), des restaurants proposent au menu différents recettes à base de viande de cheval, succulentes à souhait. Longeant la côte, à Lungomare, c'est le poisson et les fruits de mer qui sont à l'honneur. Et partout, les pâtisseries tentatrices, cannoli di ricotta, olivette di Santa Agata... Gourmands de saveurs nouvelles, un séjour à Catane ne favorise guère un régime...

              Chaque matin, la fiera, un gigantesque marché s'étale près de la piazza Stesicoro. Si de premier abord il semble fait pour les touristes de passage, c'est en s'enfonçant dans les allées que l'on découvre un festival de senteurs et de couleurs. Pêches, melons, oranges, raisin, figues... Tomates cerise, longues, arrondies, ou encore aubergines, courgettes... Des fruits et légumes frais qui ravissent la vue et ouvrent l'apétit. De l'autre côté de la ville, le traditionnel marché au poisson frais à peine pêché est une invitation aux plaisirs de la cuisine.

            Durant l'été, les lidi, plages privées, offrent des étendues de sable, restauration et animations diverses. La nuit, ils se transforment en discothèques, certaines très prisées ou chacun cherche à se faire inscrire sur les listes VIP. Au cours de l'année, les noctambules se réunissent plutôt sur la place du théâtre Bellini, où de nombreux bars se côtoient et invitent aux rencontres, aux échanges et aux festivités. La ville est très réputée en Europe pour sa vie nocturne, notamment chez les étudiants Erasmus qui en font une destination de prédilection.

               Catane sait aussi se montrer sérieuse. Ses universités qui font partie des plus anciennes de l'Italie, offrent un enseignement riche et diversifié. Les différentes facultés possèdent des collections inestimables, objets et livres antiques. La faculté de jurisprudence a en sa possession des manuscrits de droit d'origine antique. La faculté de lettres, installée dans un ancien monastère, représente un havre de paix et de savoir, l'Eden de la connaissance. Droit, mathématiques, informatique, médecine, sciences humaines, langues... Catane instruit dignement ses enfants et accueille volontiers les cerveaux étrangers. Malheureusement, ce pôle universitaire n'obtient pas toujours la reconnaissance qu'il mériterait de la part de l'Italie, et les récentes mesures gouvernementales, privant enseignants et chercheurs de subventions, menacent sérieusement cette institution séculaire...

                    Parmi ses fils les plus célèbres, Catane compte le compositeur Bellini dont la sépulture se trouve dans la cathédrale et à qui fut dédié le théâtre, construit sur le modèle de l'opéra Garnier. La maison du musicien aujourd'hui transformée en musée se visite aisément. Du côté des lettres, l'écrivain Giovanni Verga dont l'une des oeuvres, Storia di una capinera, parle du couvent catanais dont les religieuses ne sortaient jamais, les suore chiusure. Verga est aussi réputé pour sa nouvelle Cavalleria Rusticana, qui donna naissance à l'opéra éponyme.

                  Catane, chef lieu de la province de même nom, s'étale au pied de l'Etna, ne cessant de croître, attire les investisseurs comme le prouve l'installation récente de la fameuse enseigne Ikéa ou du géant français Auchan. Entre Messine et Syracuse, deux autres soeurs au destin chaotique, l'on ne peut que déplorer la difficile accessibilité ferroviaire. Toutefois son aéroport international, Fontanarossa, lui ouvre les portes sur le monde, et accueille chaque année des milliers de touristes, l'un de ses principaux atouts économiques.

            Sa grande rivale est Palerme. Entre Palermitains et Catanais, c'est une guerre sans fin qui occasionne parfois des incidents déplorables, notamment lors des rencontres sportives de football. Soeurs ennemies, elles représentent pourtant les deux centres économiques et politiques de la région Sicilienne.

                Séductrice, tentatrice, insoumise, fière, même meurtrie, Catane se relève toujours et n'a d'égal que le coeurs chaleureux de ses enfants dont elle protège jalousement le destin. Comme nous tous touchée par la crise, Catane, demoiselle à la beauté intemporelle, attend patiemment le retour de sa gloire d'antan. Gageons qu'un jour prochain, si les Dieux veillent encore sur la destinée, la princesse pourrait s'affranchir de l'ombre de sa soeur palermitane et devenir une grande reine, ou comme certains le prédisent et l'espèrent, la "Milan du Sud".

Audrey Mathé

NB : Cet article est le résultat de ma participation au concours Libé Voyages 2012, sur le thème "Portrait de ville". Suite à un souci informatique, j'ignore si ma candidature sera validée, toutefois je le propose sur ce blog afin de partager ma passion de la Sicile avec vous. 

NB 2 : On ne peut résumer 2700 ans de vie en quelques lignes. C'est pourquoi j'enrichirai l'article régulièrement de liens vers d'autres écrits, notamment sur les légendes et traditions de la ville.


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