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Chanson et politique

Publié le 16 mars 2008 par Gonzo
Je hais Israël,
Et je le dirai si on me le demande
Même si on m’assassine
Ou si on me met en prison (…)
Je hais Israël
Parce qu’il n’aime que détruire
Et empêcher le développement. (…)
Je hais Israël,
Et Shimon et Sharon
Et j’aime Amr Moussa
Parce qu’il dit des choses modérées
Quelle est la faute des enfants
Qui meurent chaque jour ?
Il y a de gens avec des armes
Et d’autres avec des bâtons
Je hais Israël
Et tous on le hait
Car on est tous en colère… (…)

Telles sont quelques-unes des paroles (traduction intégrale en anglais ici) d’un titre, Je hais Israël (بكره إسرائيل) qui a porté il y a quelques années Abdel-Rahim "Shaaboula" Shaaban (عبد الرحيم شعبان dit شعبولا) aux premiers rangs de la chanson arabe.
Un incroyable succès dans la lignée d'une très riche tradition arabe de la chanson politique qui montre combien l'exaspération populaire trouve un exutoire à travers des produits aux chiffres de diffusion parfois hallucinants (voir ces deux billets : 1 et 2). A cet égard, il faut absolument regarder cette vidéo sous-titrée en anglais d'une chanson presque aussi célèbre que Je hais Israël. Elle porte différents titres : 'Ammi 'arabî (les paroles en arabe sont ici) mais également Feuille de route (خارطة طريق) ou encore Al-soura wal-kitâba (littéralement "l'image et la lettre", pour dire les deux faces de la même monnaie).
Du jour au lendemain, cet obèse au physique ingrat, anonyme makwagi (repasseur) dans l'échoppe de son père, se trouvait à la tête d’une véritable fortune après avoir vendu paraît-il cinq millions d’exemplaires de son titre vedette (en 2001 selon cet article - en arabe - sur islam-online, le fisc égyptien lui réclamait tout de même 1,5 million de dollars).
Cinq ans plus tard, alors qu'Adel Imam, l’inamovible vedette de la comédie arabe, le reprenait encore (voir cette vidéo) dans une comédie intitulée L’Ambassade [israélienne] de l’immeuble (السفارة في العمارة), le tube de Chaaboula venait en tête des manifestation d’hostilité vis-à-vis d’Israël dans le monde arabe que mentionnait le très contestable Daniel Pipes, fondateur, à côté de nombreuses autres activités, de Campus Watch, une organisation visant à "examiner et critiquer les études nord-américaines sur le Moyen-Orient pour les améliorer" (reviews and critiques Middle East studies in North America with an aim to improving them).
Aujourd’hui, Chaaboula récidive en reprenant le titre de son morceau fétiche avec de nouvelles paroles inspirées des récents bombardements israéliens sur Gaza (un aperçu des paroles en arabe dans cette brève d’Al-Akhbar). Il s’agit cette fois de saluer le départ prochain de "celui dont l’élection a été un jour noir" (كان يوم أسود منيل يوم ما رشحوك), le président Bush bien sûr. Signe des temps : le chanteur, qui sait parfaitement prendre le pouls de l’opinion, se garde bien dans son refrain de refaire l’éloge de 'Amr Moussa, ministre égyptien des Affaires étrangères dans la première version et désormais Secrétaire général de la (très impuissante) Ligue arabe...
Signe des temps également, l’homme qui persiste et signe dans sa détestation de l’Etat israélien jouit d’une popularité toujours aussi manifeste. Pour s’en convaincre il suffit de constater avec le journal Al-Hayat que le chanteur ne cesse d'être sollicité pour de nombreuses causes : tout récemment, une mise en garde contre la grippe aviaire (37 victimes en Egypte) à la demande des autorités officielles, mais également dans le cadre de la lutte contre la toxicomanie en se joignant à la campagne organisée par le très célèbre prédicateur new look ‘Amr Khaled (déjà rencontré dans ces billets).
Avec son fidèle et très politisé parolier, Islam Khalil, un ancien petit instituteur du nord du Caire (voir cet article en français dans Ahram Hebdo), Chaaboula utilise depuis ses débuts sur la scène musicale arabe un même procédé : doté d’un robuste bon sens d’illettré qui n’a pas honte de ses origines, il se fait le porte-parole de sentiments partagés par la grande masse de la population lors de chaque épisode tragique – et il n’en manque pas... – de l’actualité arabe.
Toutes les grandes causes politiques sont ainsi évoquées à longueur de clips construits sur le même modèle (gros plan du chanteur sur fond d’images d’actualité) : l’Irak, le Darfour, le Liban, les conflits inter-palestiniens, l’affaire des caricatures… Sans oublier les enjeux de la politique locale, par exemple en 2005 le très célèbre Moi j’aime pas les chaises (مبحبش الكراسي) : Chaaboula y explique qu'il préfère, quant à lui, s'asseoir "à l'arabe", c'est-à-dire par terre, de peur d'avoir mal au dos, allusion transparente à la situation du président Moubarak, à ses problèmes de santé et à son goût pour le "siège" du pouvoir. Reprise (voir cette vidéo) par le mouvement d’opposition Kefaya (Assez !) la chanson a fait se tordre de rire toute la population d’un pays qui n’a souvent guère d’autre ressource devant l'adversité...
Héritier de la chanson politique, le "phénomène du troisième millénaire", comme l’annonce avec une certaine emphase un livre publié à sa gloire, s'écarte par plus d’un aspect de nombre de ses modèles. Porte-parole gouailleur des petites gens à la manière d'un Cheikh Imam, il est aussi un pur produit des vidéoclips et des TV satellitaires, qui confirme la montée en puissance d’un nouveau public, très populaire, cible privilégiée des industries culturelles de masse.
Ainsi, au journaliste certainement très distingué qui lui reproche de n’être qu’un "chanteur pour minibus" (le meilleur marché et le plus populaire des transports publics), Chaaboula, avec son costume atrocement vulgaire "assorti à ses rideaux", son bagout et ses bagouzes, a beau jeu de répartir, presque agressivement : Et alors, y z’ont quoi ceux qui prennent les microbus ? (ما لهم بتاع الميكروباصات ؟)
L’immense succès de l’ancien repasseur analphabète est bien dans l’air du temps, un air du temps au goût de revanche pour les classes populaires vis-à-vis des élites intellectuelles paternalistes qui les ont souvent regardées de haut. Une fois encore, la scène "culturelle" peut apparaître comme le modèle réduit d'autres mouvements qui traversent aujourd'hui le champ politique.
Un long et intéressant article de Walter Armbrust, chercheur américain en anthropologie politique Bravely Stating the Obvious: Egyptian humor and the anti-American consensus disponible en ligne sur le site Arab Media & Society (ou l'on trouve également The Fool Sings a Hero's Song: Shaaban Abdel Rahim, Egyptian Shaabi, and the Video Clip Phenomenon, un article un peu plus ancien par James R. Grippo).
Pour ceux qui préfèrent lire en français, il y a aussi ce point de vue du journaliste Ahmed Halli dans Le Soir d'Algérie.

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