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La vrai vie de Jacques T.

Publié le 04 mai 2012 par Laurelen
La vrai vie de Jacques T. Vous avez commencé à la DST : une bonne école de journalisme ?

Un hasard de la vie. Je n’avais ni bac, ni certif. J’ai fait l’école des mousses à 17 ans. Puis l’école des fusiliers-marins et commandos de marine. Lors d’un grave accident en mission, je me suis cassé un bras. Je n’étais plus opérationnel. C’était en 1967, j’avais une vingtaine d’années et je ne savais rien faire. Je survivais grâce à des petits boulots et des stages d’électricien-monteur-câbleurr... En 1969, je me suis marié avec une prof qui est toujours ma femme. Et puis, un jour, un type me dit : « Il y a un concours d’enquêteurs pour la police nationale, passe-le. » Et comme j’étais parmi les moins cons de la bande, j’ai eu le choix : en haut de l’échelle, il y avait le service de contre-espionnage, la DST.

Ça vous faisait rêver ?

À 23 ans, oui ! Celui qui ne rêve pas à 20 ans ne rêvera jamais. Je me retrouve donc à la DST de Tours ! J’avais une 4L et ma mission essentielle était d’aller au supermarché histoire de ravitailler l’équipe en Kronenbourg. Au bout de six mois, je n’en pouvais plus. On ne m’enseignait rien. Je me suis en revanche perfectionné au tarot ! J’ai eu l’occasion de rencontrer des CARU. C’est comme ça que l’on désignait les Soviétiques à l’époque, tous membres de l’ambassade et espions notoires. Tours était un passage obligé pour rejoindre Chambord, notamment. Pourquoi Chambord, aucune idée... J’étais là avec une dizaine de flics, quasiment préretraités... À un moment donné, j’ai dit : « Ça suffit ! »

Manifestement, Mai-68 ne vous a pas laissé beaucoup de souvenirs ?

Peu. Je sortais de l’armée, pas du tout politisé. Pied-noir certes, j’avais toujours entendu dire : « Algérie Française » et « De Gaulle salaud ». Mes seules bases politiques ! Mai-68 est passé à la vitesse d’un pavé ; de temps en temps, je me promenais dans Paris et je voyais défiler des drapeaux, rouges et noirs à gauche, bleu-blanc-rouge à droite. Je trouvais ça amusant, excitant parfois. Ce qui m’a valu de participer activement à quelques manifs musclées, pas franchement sous la bannière rouge et noire...

Comment en arrivez-vous au journalisme ?

Grâce à Ernie Clerk, auteur de romans policiers. Un personnage étonnant. Je lui dis : « Je viens de quitter la DST, je suis agent immobilier mais je n’ai jamais vendu une maison de ma vie. » Il me répond : « Venant de la DST, il faut que tu fasses du journalisme... – Ah bon ? » Mais je ne savais pas écrire ! Il m’a conseillé de reprendre mes études, de suivre une « capacité ». J’ai fait deux années de droit. Je ramassais des pommes, mais c’est ma femme, prof à l’époque, qui nous faisait manger. J’avais déjà un enfant, et le second était en route... En 1974, Le Canard enchaîné lance un « pavé dans la mare » avec l’histoire des « plombiers ». Clerk me relance : « Tu dois tout savoir ! Tu dois avoir tes entrées ! » Il me fait alors rencontrer à Paris le chef d’information de Minute, Jean-Pierre Cohen. Il me demande ce que je sais faire, si j’ai déjà écrit. Comme je lui réponds que non, il me dit qu’il ne peut pas m’engager, mais qu’il y a bien cette histoire du Canard enchaîné... Je n’étais au courant de rien ! Il conclut donc : « Je ne peux rien faire pour toi. » Fin de la partie. Avec un copain photographe, rencontré par hasard, nous partons faire deux ou trois reportages. Viêt-nam, Cambodge, d’abord à deux, puis seul. Je prends à mon tour quelques photos avec l’appareil photo Yashika, offert par un oncle de ma femme.

« J’ai réussi à photographier Pompidou. Pour la première fois, j’ai eu honte de ce que je faisais. »

Et vous réussissez à les vendre ?

Non, je me fais jeter de partout, France-Soir y compris. Je finis par retourner à Minute où l’on me dit : « Puisque vous êtes photographe, faites donc des photos de Pompidou. » Me voilà quai de Béthune avec mon Yashika, entouré de quarante professionnels qui ont tous du matériel hypersophistiqué. Je constate que si nous étions quarante quand Pompidou arrivait ou quittait son domicile, entretemps, il n’y avait personne ! Je loue donc une camionnette et m’installe à l’angle du quai de Béthune, à côté de l’immeuble de Pompidou. J’y reste une quinzaine de jours et je finis par le voir arriver. Je suis seul. Il est avec son infirmière et son escorte. Je prends une pellicule entière. J’ai réussi à le photographier sous le nez, son infirmière l’aidant à sortir de son véhicule. Pour la première fois, j’ai eu honte de ce que je faisais. Pompidou m’a regardé, il semblait me dire : « Mon Dieu, quel métier tu fais ! » Les flics sont arrivés et voulaient me confisquer mon appareil, alors j’ai couru. J’ai fini par les menacer de sauter dans la Seine s’ils continuaient à me poursuivre. Vers minuit, je suis arrivé à Viroflay, chez mes beaux-parents chez qui je logeais à l’époque. Le chef du service photo de Minute m’appelle et me dit : « Il est mort ce soir. Tu viens de faire la dernière photo de Pompidou vivant. » Le lendemain, ils m’ont « recruté » comme stagiaire. Quand j’ai demandé si j’allais être payé pour la photo, on m’a répondu : « On s’en occupe. » Au final, j’ai dû toucher l’équivalent de 45 euros pour une photo qui a fait le tour du monde ! Mais j’étais devenu journaliste à Minute. Je n’ai jamais retrouvé ma pellicule...

Vous saviez ce qu’était Minute ?

Oui, mais le Minute de 1974 relevait plus d’une droite fondamentale créée à l’époque de l’Algérie française, Tixier-Vignancourt... que d’autre chose. Cela dit, je n’ai jamais écrit un seul papier politique. Et puis, j’avoue que je me foutais de leurs opinions, il fallait bien bouffer.

Minute ou France-Soir, vous n’aviez pas de préférence ?

J’aurais préféré France-Soir. C’était plus prestigieux. Je suis resté six ans à Minute, jusqu’en 1980 : relativement facile d’y entrer, plus dif- ficile d’en sortir. On est très vite estampillé.

Vous l’avez mal vécu ?

Ce qui m’ennuie, c’est qu’on ne le rappelle pas à tous les anciens de Minute...

Vous avez l’impression d’avoir été catalogué ?

Oui, c’est le moins que l’on puisse dire. J’ai suivi les grands faits divers dont, bien sûr, l’affaire Mesrine. Si je les avais couverts pour Le Point, France-Soir ou L’Obs, on n’aurait rien trouvé à redire. Mais là, j’ai été catalogué à vie. Avant, on reconnaissait les putains, les filles du roi, à la fleur de lys qu’elles portaient ; ça a été un peu la même chose pour moi. Quarante ans après, je reste aux yeux des donneurs de leçon professionnels un ancien de Minute. C’est un refrain qui revient systématiquement. Je fais avec. Je ne peux pas dire que je m’en fiche — ce ne serait pas honnête —, même si cela me préoccupe moins aujourd’hui : à 63 ans, j’ai le cuir épais. Mais ça m’a quand même empêché de faire pas mal de choses.


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