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on y était

Publié le 07 mai 2012 par Lironjeremy
on y était
On était tous à la Bastille, engouffrés dans la foule à lancer le regard par dessus les épaules. Il y avait le bruit, les fumées rouges. Puis on a pris la route, on a suivi longuement les voitures sur l’autoroute vide à la lueur des phares, tantôt on les remontait. De l’autre côté on y était aussi, l’air grave parce que des silhouettes passaient comme des ombres se retirent en un pivot sous le trajet des phares. Les voitures toujours, comme immobilisées sur cette route, dans cette nuit et qu’on remontait parfois. Alors on voyait l’homme au téléphone derrière la vitre. Des gens étaient passés devant tout ça que reprenait leur dialogue ou plutôt leurs affirmations à chacun que c’était un jeu, il semblait, l’un lançant à l’autre qui attrapait au vol, nuançant les nuances. On reprenait, nous on était là, d’autres personnes à la place des premières à nuancer des nuances infiniment. Avec l’air pressé de ceux qui s’accrochent à leur filet de parole comme à une corde. Et parfois c’est comme si le jeu était que celui qui arriverait à bout de souffle ou à bout de mots devait lâcher la corde alors il reformulait sans cesse et répétait comme une incantation : ne pas lâcher la corde. Malgré tous ses efforts il y avait les barrières, les barrières maintenant au premier plan, une rue à peu près désertée sinon des camions sur le bord avec paraboles sur le toit, un gars disant. Ou peut être l’autre, un autre gars par dessus sa voix à lui, l’invitant à dire et disant à sa place plusieurs fois à la suite la rue presque vide. Priorité au directe il avait été répondu au premier, coupé net alors qu’il avait commencé à se saisir de la corde, qu’il montrait lui aussi comme à son tour il allait s’y accrocher aussi longuement que possible, même les phrases épuisées, les reformulations et les nuances répétées. Priorité au direct, l’autre avait compris, n’avait pas insisté. La voiture filait toujours sur l’autoroute vide et la voix l’accompagnait qui disait quelque chose comme ça : « la route », ou « le trajet », « se rendre quelque part ». Nous on était là, on avait entendu plusieurs fois à la suite avec le ton : « la France » ou quelque chose comme « la Patrie », être français, compatriote. On nous avait parlé, on étaient comme frères. Et c’était une tristesse. Il nous disait son amour pour nous tous, comme il allait falloir être fort. Une tristesse. Mais cet écoeurement aussi de ces mots de France et de patrie, fier d’être français. Toujours eu du mal à se rattacher à ce genre d’image magnifique, orgueilleuse. Nous quand on se croisaient avec chacun sa langue maternelle et donc partageant un anglais approximatif, c’était de se demander d’où venait l’autre pas quel était sa nationalité. Et même quand on disait, on avait plusieurs villes à dire : la dernière escale, là où on habitait en ce moment, on ne disait pas forcément là où on était né. Quand on disait le foot, nous on s’en foutait d’être pour l’un ou pour l’autre : rien ne nous rapprochait plus de l’un que de l’autre. Ecoeurant le ton aussi, aller frotter la corde sensible. Effrayant d’un côté comme de l’autre d’ailleurs avec les grands gestes, le menton levé et les formules. Effrayant tout autant que les gestes, les regards captivés, se remplissant des gestes, se berçant dans ces douces paroles. Des gens s’embrassaient maintenant, en costumes pincés, en foules. Parfois une main partait au ciel qu’on avait l’impression qu’elle s’adressait à nous, comme pour s’excuser poliment de ne pouvoir nous embrasser aussi, mais le cœur y était. D’autres reprenaient les mots, les phrases, posaient des questions qui contenaient déjà la réponse comme pour dans la bouche de l’autre garder la main encore, s’accrocher à la corde. Ils se gardaient de rien dire, ne jetaient à l’autre que des mots. On les comprenait bien : au tennis on ne renvoie que la balle et non la raquette, la raquette on la garde. Il n’était plus question depuis longtemps des voitures dans la nuit, maintenant c’était deux hommes remerciant au micro avec des gestes de bonimenteurs à qui manquait la camelote. On ne savait plus trop ce qu’ils entendaient nous vendre, une amitié sincère ou des rêves, on ne voyait aucun échantillon. Les yeux suivaient les mains, les visages. On était là, juste à côté, on repensait aux voitures dans la nuit qu’on rattrapait parfois, les ponts dans la perspective avec d’autres routes dessus, vides.
Image : Hiroshi Sugimoto, mer Méditerranée.

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