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Zagreb est une fête

Publié le 13 mai 2012 par Copeau @Contrepoints

La Croatie deviendra en juillet 2013 le vingt-huitième État membre de l’Union européenne. Pour les Croates, l’Europe vue comme un espace de paix fait sens, parce que les années de guerre restent si proches. Pour comprendre le regard que portent les Croates sur l’UE, un retour sur leur histoire récente est nécessaire.
Par Guy Sorman.

Zagreb est une fête
Zagreb est une fête. Deux tiers des Croates ont décidé, par référendum, de rejoindre l’Union européenne : en 2013, la Croatie viendra enrichir l’Europe de son histoire, de sa culture, de sa langue : notre aile slave en sera renforcée avant que nous rejoignent d’autres États de feu la Yougoslavie éclatée. Il conviendrait qu’au jour de l’entrée officielle de la Croatie en Europe, l’événement soit célébré, en Croatie et dans le reste de l’Union.

Il est décevant que l’Europe n’ait plus aucun caractère festif et que tout élargissement soit vécu comme une procédure technique, l’œuvre de bureaucrates certes essentielle, mais pas assez pour nous rappeler que l’Europe c’est la paix. Quand j’interroge mes interlocuteurs croates, intellectuels, journalistes, économistes, politiques, c’est bien à la paix que l’Union européenne est identifiée. À juste titre : l’Union fut imaginée pour mettre un terme à des siècles de conflits entre peuples frères et elle y est parvenue. L’économie qui, maintenant, domine le débat européen, ne fut jamais dans l’esprit des fondateurs qu’une mécanique au service d’une ambition pacifique. Quoi qu’on en dise, cette intuition mécaniste s’est avérée juste puisque l’unification par le marché, puis par la monnaie est parvenue à cette fin pacifique, alors que les tentatives antérieures à caractère diplomatique et politique, avaient lamentablement échoué. Comme l’avait pressenti Jean Monnet, les solidarités concrètes font l’Europe, plus que les traités.

Pour les Croates, parce que les années de guerre restent si proches, rejoindre l’Union, dès la fin du conflit avec les Serbes en 1995, s’imposa comme l’alternative à cette guerre. Il n’est pas besoin, à Zagreb, d’expliquer que l’Union européenne c’est la paix : chacun ici le sait. Le pays compte 500 000 anciens combattants, soit 10% de la population pour qui la guerre n’est pas une histoire racontée par leurs grands-parents, mais l’expérience vécue de leur propre jeunesse. Certes, pas pour tous les anciens combattants, car certains ont obtenu par fraude ce titre qui donne droit à une retraite significative. Il n’empêche que les cicatrices de la guerre d’indépendance – puisque la Croatie est indépendante pour la première fois, en mille ans d’histoire documentée – me paraissent s’effacer rapidement parce que le projet européen a permis de se tourner vers un autre futur, plutôt que de ressasser les rancœurs. Il reste des minorités croates enclavées en Serbie et Bosnie-Herzégovine, ce qui occupe quelques politiciens nationalistes presqu’inaudibles ; mais dans l’ensemble, le passé est le passé.

À un tel degré que les Croates, loin de s’extasier de leur accession à l’Union européenne, l’estiment normale, un dû historique, m’a dit le philosophe Predrag Matvejevic : les Croates ne sont pas entrés en Europe, ils ont le sentiment d’y être retournés. Certains s’offusquent de ce qu’ils aient dû attendre leur tour, après la Bulgarie et la Roumanie. En vérité, les bureaucrates de la Commission européenne se sont montrés plus exigeants envers la Croatie, vérifiant la conformité de ses lois et institutions aux normes européennes, parce qu’il s’est avéré que la Roumanie et la Bulgarie furent accueillies à la hâte, avant que cette mise aux normes fut achevée.

Si la guerre d’indépendance a cicatrisé, il m’a paru plus extraordinaire encore que la Yougoslavie ait disparu de la mémoire collective des Croates comme si elle n’avait jamais existé. « Personne n’a jamais soutenu l’équipe de football de Yougoslavie », en dit Davor Butkovic, le journaliste le plus influent de Croatie, preuve que la Yougoslavie n’existait pas. En revanche, depuis que la Yougoslavie a disparu en 1990, les équipes de Croatie et de Serbie ne manquent pas de supporters. Cette Yougoslavie ne fut donc jamais qu’une sorte de colonisation par les Serbes de tous les Slaves du Sud, jamais une véritable confédération de peuples. Il ne s’en trouve en Croatie aucun nostalgique à la rare exception de quelques bureaucrates et militaires qui parvinrent à faire carrière dans cet État serbe. Tito, le dictateur yougoslave et Tudjman qui proclama l’indépendance croate en 1990, furent des Croates mais avant tout des militaires, résistants à l’occupation nazie et à leurs collaborateurs croates, les infâmes Oustachis.

En dehors de ces Yougoslaves statutaires, la Yougoslavie existait surtout dans le regard des Occidentaux. Tito, communiste mais non aligné sur l’Union soviétique, fut un allié objectif du camp occidental durant la Guerre froide. Pour tous les idéologues et rêveurs d’un marxisme à l’échelle humaine, la Yougoslavie fut l’écran de leurs fantasmes. En France, un certain Michel Rocard, dans les années 1970, considérait que le « modèle yougoslave » de l’autogestion ouvrière était l’utopie socialiste enfin réalisée. Bien entendu, nul observateur occidental n’allait vérifier sur place. Il s’est avéré après la disparition de la Yougoslavie, que l’autogestion ne fut jamais qu’une mise en scène : les entreprises étaient gérées sans concertation par des apparatchiks, avec les mêmes distorsions que dans l’ensemble du monde communiste. Si les Yougoslaves paraissaient moins pauvres que leurs compagnons d’infortune à l’Est, c’est qu’au Nord du pays, Slovénie et Croatie conservaient quelques beaux restes de leur prospérité héritée de l’Empire austro-hongrois et que plusieurs millions de Yougoslaves émigrèrent en Europe de l’Ouest d’où ils renvoyaient une part de leur salaire au pays d’origine.

Parmi ceux qui croyaient en l’utopie yougoslave, une part singulière revient à la diplomatie française. La Yougoslavie fut créée par le Traité de Versailles, sous l’égide de Georges Clémenceau qui démantela ainsi l’Empire austro-hongrois haï parce que catholique, qui récompensa les Serbes, vaillants compagnons d’armes de l’armée française. Cette Yougoslavie avait bien, au XIXe siècle, été imaginée par des intellectuels croates qui n’avaient pas imaginé qu’ils seraient floués par les nationalistes serbes avec le soutien de la France. J’ai aussi le souvenir d’avoir rencontré à Belgrade, en 1990, à quelques semaines de la proclamation de leur indépendance par les Croates et les Slovènes, l’ambassadeur de France. Celui-ci me déclara qu’il n’avait jamais rencontré que des Yougoslaves et que seuls des intellectuels parisiens imaginaient qu’il puisse exister des Croates ou des Slovènes ou des Macédoniens aspirant à l’indépendance. Ce même ambassadeur était l’auteur d’un célèbre télégramme selon lequel « si la Yougoslavie devait exploser, ce sera de rire ». Était-il aveugle, ou reflétait-il seulement ce que sa hiérarchie souhaitait entendre, en particulier François Mitterrand, favorable à la Yougoslavie parce que Serbe, communiste et prétendument humaniste ? Comme un écho de cette cécité diplomatique, on entendra, en 2010, des ambassadeurs de France répéter, contre toute évidence, que les Arabes d’Égypte et de Tunisie aimaient leurs dictateurs.

La Yougoslavie effacée et la guerre cicatrisée, on ne sombrera pas dans la béatitude ni ne proclamera la Croatie heureuse parce qu’indépendante et européenne. A-t-on jamais rencontré un peuple européen heureux ? Le sentiment d’être en crise, qu’il soit fondé ou infondé est consubstantiel à l’identité européenne : on envisagera que ce sentiment définit l’esprit européen et qu’il conduit l’Europe à progresser parce qu’en crise.

Mais pour preuve aussi que la Croatie est bien en Europe, on rencontre à Zagreb la cohorte habituelle d’anti-européens, altermondialistes et autres anticapitalistes. Lors de la campagne référendaire de 2012 sur l’adhésion à l’Union européenne, l’opposition fut conduite par un certain Mate Kapovic, enseignant en linguistique capable de réciter, sans hésitation ni contribution originale, l’intégrale de l’altermondialisme : Kapovic aurait été disposé, dit-il, à entrer dans l’Union européenne si celle-ci était antilibérale, ce qu’effectivement elle n’est pas, et antiaméricaine, ce qu’elle n’est pas non plus. Les mantras des altermondialistes me paraissent particulièrement homogènes d’un bout à l’autre de la planète, il n’existe pas plus mondialisés que ces anti-mondialistes. Il va de soi que notre conversation avec Kapovic se déroule en anglais, lingua franca de l’Union européenne. Incorporé dans l’Union, malgré lui, Kapovic poursuivra son combat à l’intérieur, où il rejoindra le réseau organisé des Européens. On n’aurait rien à redire à cette opposition qui participe de la démocratie en Europe, si Kapovic et ses semblables proposaient quelque solution politique ou économique ou culturelle en réponse à l’imperfection de l’Union européenne telle que nous la connaissons. Hélas ! une ignorance pathétique des mécanismes élémentaires de l’économie, voire de la vie en société, ramène le discours anti-européen et altermondialiste à un marxisme archaïque : tout étatiser, tout nationaliser, à les entendre, est l’alpha et l’omega indispensables à toute sortie de crise.

On ne niera pas la crise, la vraie, celle qui prive une partie des Européens, les plus jeunes en particulier, de l’espérance d’un avenir économique meilleur, voire d’un simple emploi. La Croatie, privée de son marché yougoslave, n’a pas grand chose à vendre eux Européens et au monde si ce n’est la côte Dalmate pour l’été, voire les cités de l’Istrie en toutes saisons. Mais le tourisme n’occupe que 10% de la population tandis que les autres languissent dans des industries et services que la compétition avec des plus jeunes, et moins chers, condamne à disparaître. Il n’existe pas d’autre solution connue des économistes, dit justement Marko Skreb qui fut le président de la banque centrale, que la destruction créatrice abandonne l’ancien pour créer du nouveau. Au centre de Zagreb trône une statue de bronze Nicola Tesla, l’un des plus grands inventeurs du XXe siècle, l’homme aux 700 brevets, « découvreur » entre autre du courant alternatif et des robots télécommandés : l’esprit d’entreprise n’est pas étranger à l’âme croate, mais le ressort, en ce moment, semble relâché comme il l’est sur une grande partie du continent.

Il est commun d’incriminer le poids excessif de l’impôt, de la bureaucratie, des règles, des entreprises publiques que l’on subventionne à perte. Tous ces obstacles à la création d’entreprises nouvelles et l’absence de capitaux sont réels, mais pèse, à mon sens, plus encore, le couvercle de la démographie. La population croate vieillit et même elle diminue. Ajouter à ce vieillissement, l’héritage du socialisme et celui de la guerre, les 500 000 anciens combattants pensionnés, et il reste en Croatie moins d’actifs que d’inactifs : la moitié des Croates est supposée faire vivre l’autre moitié qui ne travaille pas. Parmi ceux qui ne travaillent pas, on a cité les anciens combattants dont beaucoup n’ont pas quarante ans et dont – curieusement – les effectifs augmentent alors que la guerre s’est achevée en 1995 : il semble bien qu’en échange d’un soutien électoral à la droite nationaliste, il est possible d’obtenir une carte d’ancien combattant et la pension qui l’accompagne.

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