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Carnet littéraire – Coups de coeur

Publié le 14 mai 2012 par Alex75

« L’art d’avoir raison« , Arthur Schopenhauer, Circé Poche

Rédigé à Berlin en 1830-31, ce traité du célèbre auteur et philosophe, fut publié pour la 1ère fois en 1864. Il est suivi dans la présente édition par un postface de Franco Volpi. A savoir, un court traité à l’usage de quiconque croit sincèrement « aux dividendes de la pensée« . 38 ficelles, tours et autres passes, pour ainsi garder raison à tout prix, en ayant objectivement tort (ou non). Ou comment terrasser son adversaire, en étant parfois, de plus mauvaise foi encore que lui. Un traité d’usage à l’adresse de notre classe politique actuelle.

« Un capitalisme à visage humain ; Le modèle vénitien« , Jean-Claude Barreau, Fayard, 2011

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Venise n’a pas toujours été une ville morte, une ville musée saturée de touristes telle que nous la connaissons aujourd’hui. Durant cinq siècles, la Sénérissime fut une cité grouillante, commerçante, souvent belliqueuse, à la tête d’un empire qui domina une grande partie du monde occidental et oriental. Telle est la thématique soulevée par Jean-Claude Barreau, dans ce dernier essai, véritable leçon d’histoire économique, mais étonnement toujours d’actualité. 

Aussi, parce qu’il est vrai, elle sut inventer un capitalisme intelligent, moderne, redistributeur, fondé sur le sens de l’Etat de ses élites. Parce qu’avoir de l’argent, le pouvoir, y impliquait plus de devoirs que de droits. Bien avant les protestants de Max Weber et leur célèbre éthique, les Vénitiens inventèrent le capitalisme moderne (la Bourse, les banques, la lettre de change, la comptabilité double).

C’est « Max Weber démenti« . Républicain de stricte observance, il « confesse sa coupable admiration pour une oligarchie disparue !« , et « révère une cité magnifique qui illustra si longtemps le commerce et la finance, la cité-mère du capitalisme (avec Gênes et Florence)« . Car en effet, il convient de le souligner tant cette fausse évidence envahit les copies des étudiants ou, pis, les écrits des économistes, « ce ne sont nullement les tristes cités protestantes issues de la Réforme – dont Genève est l’archétype – qui ont inventé le capitalisme moderne, mais bien, et cela des siècles plus tôt, les joyeuses cités catholiques et médiévales dont Venise est la plus sublime« . Il est vrai cependant, « que Venise traîne derrière elle une forte odeur de pourriture et de décadence, et qui colle mal « avec l’apparence moderne et hygiénique des « marchés », dans lesquels la pourriture et la décadence sont avérées, mais ne doivent pas se sentir« .

En 1797, quand « les soldats de Bonaparte prirent possession de la cité« , par groupes d’une dizaine d’unités, embarquées sur quelques gondoles, pour recevoir la reddition du Doge, signé sur un tambour, « et prirent possession de la cité inviolée depuis un millénaire, et en détruisirent l’Etat« , la ville entra alors dans une longue période de déshérence et de déclin ». Privée de sa marine, abandonnée par ses patriciens, minée par la corruption de ses fonctionnaires et le relativisme abscons de ses élites, la citée jugée trop byzantine, trop étrangère, par l’ »Italie du Risorgimento« , qui ne l’a jamais aimé, Venise tomba en ruines, quand elle fut sauvée  par le tourisme. Qui fut d’abord un tourisme « de malades épuisés de phtisie qui venaient s’y dissoudre dans une ambiance morbide« , rendue célèbre et traduite « par le génie littéraire de Thomas Mann dans « Mort à Venise »« . Dans l’après-guerre, vint le tourisme de masse, dont les marées humaines submergent aujourd’hui la place Saint-Marc, plus souvent encore que les acqua alta.

Mais il convient de rappeler, que la ville qui n’est plus de nos jours, qu’un musée menacée par les eaux, où les milliardaires milanais et français, les oligarques russes achètent des palais à l’abandon (ce qui reste parfois, un moindre mal, cela dit en passant, tel en témoigne la restauration de la Punta della Dogana, par notre François Pinault hexagonal). Mais il convient de rappler, que jusqu’au XIXe siècle, la « Sénérissime Dominante« , « Venise fut un Etat souverain« , et aux « XVe et XVIe, la République était, et de l’exemple le plus achevé de ce qu’on appelle la « thalassocratie », « la cité qui domine la mer »« . De fait, elle dominait un vaste empire commercial, couvrant l’Istrie, la Dalmatie, jusqu’à l’actuelle Croatie maritime, en passant par les côtes albanaises, et les îles Ioniennes, sur le versant adriatique, les Cyclades, le Péloponnèse – la « Morée« , mais également la Crète (« Candie », d’où le sucre de Candie), vénitienne cinq siècles durant, sans oublier la belle île de Chypre, l’île d’Aphrodite, sur le versant méditerranéen.

Ainsi, toute la Méditerranée orientale reste encore marquée, par ce passé florissant, les villes vénitiennes, autrefois comptoirs indépendants, étant là pour en témoigner, de Spalato (Split), à Raguse (Dubrovnik), sur la côte croate, en passant par Cattaro (Kator), Prévéza, Pargo, Monemvasia, ou encore Nauplie (Naples de Romanie)… Et les « hordes touristiques visitent aujourd’hui ces « Venises sèches« , si semblables à leurs métropoles, et comme elle, marquée du « lion ailé« , de l’évangéliste Saint-Marc, aux reliques ramenées d’Alexandrie d’Egypte. La République avait ses routes méditerranéennes, en convois gardés, de Venise à Constantinople, aux Echelles du Levant (Acre, Beyrouth, Tripoli), jusqu’aux ports de la mer du nord, en passant par Tunis, Alger, et Gibraltar. Par la mer rouge, des navires vénitiens, partis d’Egypte, gagnait l’Inde.

Mais la République avait aussi ses routes terrestres, en Europe de l’ouest, commerçants remontant le Pô, et par le col du Mont-Cenis, gagnant les foires de Champagne, jalonnées de relais et d’hôtelleries, mais remontant aussi la vallée du Nil, jusqu’en Ethiopie (pour le négoce du café), la route terrestre la plus célèbre, restant celle partant de Tana, en mer d’Azov, pour gagner la Chine, la fameuse « route de la Soie » (que suivit dès le XIIIe siècle, la famille de Marco Polo). La gloire militaire ne fut pas absente de cette prépondérance commerciale. « Comme une guêpe furieuse », suivant l’expression étant de l’historien Fernand Braudel, Venise sut toujours négocier, commercer avec l’Empire ottoman, mais lui faisant la guerre, à chaque fois qu’elle y était contrainte. Des siècles durant, Venise fut une cité, une thalassocratie dominante, comparable à la Londres Victorienne. Elle le fut jusqu’en 1716, date à laquelle elle perdit le Péloponnèse au profit des Turcs, et se réfugia dans une neutralité peureuse.

Mais bien davantage, créatrice du capitalisme moderne, comme ses rivales d’Italie (Florence, Milan, Rome et Sienne), elle « sut inventer chez elle et dans ses domaines, une espèce particulière de capitalisme, « à visage humain« , une cité « sociale« . Capitaliste, certes Venise le fut, mais sans les horribles inégalités, la spéculation éhontée – très régulée -, les fortunes outre-cuidantes, l’arrogance des riches et des puissants, la misère dramatique et toujours plus grande des pauvres, les guerres civiles, que connurent alors les autres cités italiennes, les tensions acerbes entre le « peuple gras » et le « peuple maigre« , et dont toutes souffrirent cruellement. Toujours appelée « République« , contrairement à une légende tenace, elle se défia toujours des tyrans. Le seul doge soupçonné d’avoir lu l’être, fut décapité, et son portrait effacé, bien que toujours en place, dans la longue suite de la salle du Grand Conseil, où le cadre vide fut laissé pour l’exemple. Une ville de 200 000 habitants, à la fin du XVIIe, gouvernée par une oligarchie de deux mille d’entre eux, issus de deux cent familles (sans aucun rapport, avec les « deux cent familles » françaises honnies par le Front populaire). Les dirigeants vénitiens se recrutaient dans un cercle restreint et bien  que patriciens, de père en fils, le patriciat héréditaire se renouvelant par la cooptation de nouvelles familles, selon les nécessités du moment, à commencer par les nombreux morts au combat (les patriciens payant de leur personne à la proue de leurs galères, non dispensés de l’équivalent de notre service militaire).

Un patriciat qui constituait le « Grand Conseil« , corps électoral de base légitimant obligatoirement tout pouvoir, au travail essentiel consistant à élire les magistratures nécessaires, réuni hebdomadairement dans l’immense salle du palais des Doges, et aux charges conférées deux à trois ans seulement, comme celles de nos préfets. Le Sénat réglait la fiscalité, auditionnait les nombreuses commissions ad hoc, la quarantia faisant office de cour de cassation, et enfin le célèbre « Conseil des Dix« , plus controversé de la République, à qui parvenait les lettres de dénonciation jetées dans les ouvertures destinées (les « bouches du lion »), chargé de surveiller la classe dirigeante, avec attention, afin qu’elle reste toujours dans le devoir, traquant en réalité, tous faits de corruption, imputables aux patriciens (avec grande sévérité). Et surtout, dont la deuxième fonction était de veiller à la sûreté de l’Etat, ne s’occupant non de religion, mais surtout de haute politique et d’espionnage. Raisons pour lesquelles, le « Conseil des Dix » resta fort populaire à Venise, rassurant les humbles, et cantonnant les puissants. Un seul homme, le Doge, dominait cette pyramide de conseils, présidant le Grand Conseil, le Sénat, la Quarantia, et enfin le « Conseil des Dix« . Résidant dans son splendide palais, symbôle du pouvoir vénitien, habillé comme un empereur byzantin, coiffé du célèbre et caractéristique « corno« , élu à vie, il avait une une durée qui manquait aux autre, exerçant l’unique fonction non collégiale, et aussi le chef des armées.

Décrypter cette leçon d’économie politique, de bon gouvernement, tel est le but de cet essai. Venise aimait le profit, mais avait compris que le profit ne saurait ignorer le bien commun, au travers d’un exemple d’économie mixte, alliant les capitaux de l’Etat, à l’image la France colbertiste, ou celle des Trente Glorieuses. Le gouvernement agissait beaucoup en matière économique, le Sénat y consacrant du temps, la loi réglant minutieusement tous droits de douane, de courtages, dans ce qui fut la plus importante ville industrielle d’Europe, employant ses milliers d’ouvriers, de l’Arsenal aux verreries, des chantiers navals aux artisans des imprimeries et des filatures, des industries de luxe, mais aussi les sidérurgistes de ses fonderies de canons, et autres puissantes manufactures locales. Le savoir-faire était protégé, enrichi et transmis par l’apprentissage, les corporations ouvrières puissantes et les contrats de travail entre patrons et ouvriers, simplement oraux. Strictement cantonnés dans leur fonction, les « métiers » n’abusèrent jamais de leur pouvoir à Venise, contrairement à sa rivale florentine, mais offrant à leurs membres et aux nécessités (fort peu nombreux, selon les descriptions de l’époque, dans une cité vénitienne du « plein emploi » !), une réelle « Sécurité sociale » avant l’heure, comme en témoignent la beauté des scuole, parfois plus magnifiques que les palais des magnats.

S’ils pouvaient profiter de leur argent et vivre fastueusement, les riches ne peuvent soustraire à l’impôt. Pas de « niches fiscales »,k à Venise, pas de « planques », en cas de guerre. Evidemment, les lois, règlements régissaient le commerce, l’industrie et les offices, formant un code du travail, dont ses plaindraient nos syndicats patronaux. Amsterdam lui a succédé plus tard, et sans sous-estimer le génie hollandais, à la liberté de penser qui fut grande – et dont profita Descartes -, quoique belle, la « Venise du Nord » ne saurait rivaliser en splendeur avec la vraie. Amsterdam était puritaine. Et d’ailleurs, on s’y ennuyait ferme. « Seule Venise sut très longtemps marier le travail et la fête, le droit et le plaisir, le courage et la joie, les obligations dues à l’Etat, et la licence autorisée par le carnaval« . Mais outre le caractère original de son capitalisme, il met en valeur son caracatère exemplaire et toujours actuel.


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