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Le panthéon littéraire de George Steiner

Par Lauravanelcoytte

Thierry Clermont Publiéle 03/05/2012 à 15:32

«Le propre des classiques, les inépuisables classiques, est d'être relus constamment: ils ne sont en rien <i>anciens,</i> mais au contraire, <i>à venir</i>…»,confie George Steiner.anciens, mais au contraire, à venir…»,confie George Steiner." title="Le panthéon littéraire de George Steiner" />anciens, mais au contraire, à venir…»,confie George Steiner." border="0" />
«Le propre des classiques, les inépuisables classiques, est d'être relus constamment: ils ne sont en rien anciens, mais au contraire, à venir…»,confie George Steiner. Crédits photo : SAEZ PASCAL/SIPA/SAEZ PASCAL/SIPA

À l'occasion de la sortie de son nouveau livre, le penseur de renommée internationale a reçu « Le Figaro littéraire » chez lui, à Cambridge. Éminent essayiste, longtemps professeur à Cambridge, Princeton et Genève, il a consacré toute sa vie à la littérature. Il affirme pourtant que c'est à la musique qu'il doit ses plus fortes émotions artistiques.

Le Figaro Littéraire. - Vous présentez votre dernier ouvrage, Fragments (un peu roussis), comme votre testament spirituel. N'avez-vous plus rien à dire? Plus rien à nous transmettre, vous le nautonier des lettres classiques et modernes?

George Steiner. - Depuis un demi-siècle, j'ai écrit plus d'une trentaine d'ouvrages, revenant inlassablement sur les mêmes thèmes, que j'estime toujours aussi cardinaux et cruciaux, et même davantage aujourd'hui. Le centre, le nœud de ce travail de pédagogue, de penseur et de passeur, a été la lecture. Le fragment aphoristique sous forme également de précepte, inspiré de la morale d'Epicharne d'Agra, qui a dû vivre à la fin du IIe siècle avant J.-C., m'a semblé la forme idéale pour revenir sur ces problématiques: la portée de la philosophie grecque, l'empire du mal, la mort en ce qu'elle a de plus universel, la folie despotique de l'argent, l'intraduisible musique, la ténèbre comme absence de lumière… À quatre-vingt-trois ans, je ne regrette rien, comme dit votre chanson ; rien de ce que j'ai écrit… Je ne regrette non plus aucune de mes lectures. Mais il est vrai, j'ai négligé, peut-être à tort, le cinéma, qui a renouvelé la sémantique.

De façon plus inattendue, vous revenez également sur l'amitié, cette force vitale, indéfectible, contra mundum, qui est à vos yeux une des plus grandes vertus. Cet éloge est plutôt tardif?

C'est une préoccupation, une obsession que j'avais déjà évoquée ici ou là, mais elle revient aujourd'hui avec force ; elle s'impose. Au-delà de l'amitié virile entre Achille et Patrocle. Peut-être parce qu'elle nous manque. L'amitié est cette valeur transcendante qui nous permet de dire tout simplement, en écho à Montaigne: «Je suis parce que tu es.» Mieux: elle peut nous dispenser des impératifs anarchiques de la sensualité. Je rêve d'un roman où un couple d'amoureux, une fois passé l'étape du sexe dans tout ce qu'il a d'absurde, devient profondément ami, au-delà de l'éros. Mais les grands amants ont bien du mal à être de grands amis. Plus tard, dans la vie, on peut devenir l'ami de son conjoint, cela forme une espèce de modulation. George Eliot ou Colette auraient pu écrire ce roman ; elles ne l'ont pas fait. Je l'attends… Vous savez, en général, l'amitié pardonne à la sexualité, elle a cette capacité précieuse ; alors, je peux dire: l'amitié «tueuse d'Éros». J'ai nourri une forte amitié affective pour un écrivain honni chez vous, Pierre Boutang, l'auteur d'Ontologie du secret, malgré ses idées monarchistes que je ne partageais pas, vous vous en doutez*. C'était un condottiere de la pensée ; il ne connaissait pas la peur, alors que moi, je suis un poltron… D'ailleurs, je crois que si j'étais soumis à la torture, je parlerais, surtout si l'on ose toucher à mon chien…

Vous n'avez pas pu devenir musicien, le regrettez-vous?

Oui, énormément: c'est un des tourments de mon âme… Mes parents étaient viennois de naissance ou d'adoption, mon père d'ailleurs fréquentait Sigmund Freud, dans les années 1920, années marquées par la trinité atonale de Schoenberg, Berg et du miniaturiste Webern ; j'étais donc destiné au piano ou au violon, et finalement je ne suis devenu qu'un auditeur, un amant de la musique. Elle a toujours été au centre de ma vie. Comme je l'ai développé dans Errata, je la vois comme l'expression extraordinaire, exorbitante, des plus hauts états de la conscience humaine. Leibniz, même si je lui préfère Spinoza, tenait la musique pour l'algèbre de Dieu: j'approuve! Écoutez le merveilleux Socrate d'Erik Satie, que j'adore, c'en est l'évidente illustration! Et la grammaire est une musique de la pensée… Et puis, je me pose souvent la question suivante: «la musique peut-elle mentir?», en pensant notamment à Richard Wagner et à son mystère redoutable, le mysterium tremendum. De même, comment peut-on lire Shakespeare, écouter Cosi fan tutte de Mozart, aimer Schubert, et se livrer aux pires tortures? Ce qui est une façon de dire, et je l'ose, que Wagner était dans un sens coupable, ou complice des atrocités nazies, a posteriori.

Votre amour de la poésie, que vous associez souvent à la philosophie, a-t-il été déterminant dans votre formation, votre sensibilité?

Mon père m'avait offert un volume des Trophées de José Maria de Heredia, un symboliste un peu pompeux: dès lors j'ai compris, et j'étais jeune, que la poésie était une lutte contre la parole, une porte ouverte sur d'autres mondes, comme le sont les langues étrangères. Je vis en poésie et en philosophie. Aristote avait raison: la poésie est plus véridique que l'histoire. Chaque jour, je lis Héraclite et des poètes modernes comme Paul Celan, devenu avec le temps un pan entier de mon âme et de sa respiration, René Char, Yves Bonnefoy, dont je possède les œuvres complètes. Et chaque jour, j'ai ce titre allitératif d'Éluard en tête: «Le dur désir de durer»… Mais la poésie reste soumise à une «lecture bien faite», comme le disait Charles Péguy (que les Français ont un peu trop oublié, il me semble), et cette lecture présuppose le silence absolu, lequel a pratiquement disparu, ou c'est un luxe. Aujourd'hui, nous sommes submergés par les anthologies, les commentaires, les digests, les florilèges prémâchés, au détriment des originaux. Qui lit intégralement aujourd'hui la Commedia de Dante ou Paradise Lost de Milton? Mes pérégrinations littéraires entre les langues et les siècles m'amènent à constater que nous sommes dans une après-culture, où, comme dans l'Inferno, les pleurs empêchent même de pleurer… Constat annonçant la notion d'inconsolable de Kafka, ce «neveu de Dieu». Alors que le propre des classiques, les inépuisables classiques, est d'être relus constamment: ils ne sont en rien anciens, mais au contraire, à venir…

Quel message, quel témoignage, aimeriez-vous laisser?

J'aimerais que le souvenir que l'on garde de moi soit celui d'un maître à lire, de quelqu'un qui a passé sa vie à lire avec les autres. Un lecteur, un auditeur, qui se sent avant tout européen, et qui s'est posé de plus en plus de questions. Celle-ci par exemple: «L'espérance serait-elle une erreur?» À méditer. J'aimerais également laisser ce message aux jeunes lecteurs: «Ne jamais négocier vos passions!» Mais pour terminer sur une note moins sombre, je vais vous confier, en parodiant Samuel Beckett, que j'appelle «le virtuose de Babel», ce qui est mon bonheur, aujourd'hui ; il est simple: être seul, m'asseoir et lire des commentaires sur Platon… C'est très British, n'est-ce pas?

*Voir «Dialogues: sur le mythe d'Antigone, sur le sacrifice d'Abraham», de George Steiner et Pierre Boutang (JC Lattès, épuisé).

«Fragments (un peu roussis)», de George Steiner,traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 92 p., 13,90 €.

LIRE AUSSI:

»George Steiner, maître à lire

Le panthéon littéraire de George Steiner
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