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Au-delà de la langue de bois, la bien-pensance

Publié le 11 juillet 2011 par Rolandlabregere

A plusieurs reprises, la question de la bien-pensance a été mentionnée comme une caractéristique de l’actualité des sociétés postmodernes. Quelle définition opérationnelle en donner ? En termes de généralités, nous pouvons avancer que la bien-pensance vise à déterminer une opinion commune, apaisée, c'est-à-dire non porteuse de tensions, de conflits. Elle prône le consensus supposé rapprocher les individus et non les diviser. Elle vise le rassemblement, la fin des affrontements mais elle a aussi pour fonction d’indifférencier les opinions, de discréditer les oppositions. Elle s’épanouit aisément dans les sociétés gagnées par des modalités nouvelles de communication, sociétés de la vitesse, de l’immédiateté, de la virtualité, caractérisées par de nouvelles organisations de temporalités individuelles et collectives. Elle porte le désir de rendre malléable la pensée. Elle s’exprime par le désir séducteur de l’empathie.

La bien-pensance ou l’illusion du consensus

Si la bien-pensance touche tous les registres de la vie citoyenne, trois d’entre eux sont particulièrement exposés à son influence. Le premier s’exerce de la manière la plus visible dans le domaine de la vie culturelle. Les deux autres ont trait à la vie sociale et à la vie publique.

Culture : l’injonction à la conformité

Dans la vie culturelle, la bien-pensance est l’œuvre de médiateurs qui mêlent l’expression d’opinions et l’élaboration de critiques que leur position sociale autorise à formuler sans nuance. Elle s’exprime par le biais de jugements, de démarches qui visent la soumission à des propositions qui passent pour universelles et justes. Les médias en sont le relais. La bien-pensance se manifeste par la mise à l’index, la censure et l’auto censure de responsables et de créateurs.

Un exemple emblématique est la décision prise en 2006 par la directrice du Deutsche Oper de Berlin d’annuler les représentations de l’opéra de Mozart, Idoménée. L'opéra raconte l'histoire du roi de Crète Idoménée, qui conclut avec Poséidon, dieu grec de la mer, un pacte l'amenant à sacrifier à son insu son fils Idamante. Ce n’est pas l’œuvre qui est visée mais le parti-pris de la mise en scène. C’est le tableau final, à peine plus d’une minute, qui semble motiver l’annulation de la représentation. C’est sur la base d’une menace de violence que la décision est prise car le metteur en scène ne veut aucunement modifier le dernier tableau. A propos de cet événement, Peter Szendy, professeur d’esthétique à l’université de Nanterre s’interroge : « depuis quand les effets d’une œuvre doivent être calculés, comme si l’art et la fiction faisaient désormais partie du marché mondial de l’assurance contre les risques du terrorisme ? ».[1] La liberté du créateur est, dans cet exemple, soumise à une autorité morale qui s’arroge le droit de dire ce qui est conforme et acceptable à la société selon des critères sectaires et idéologiques. Ici, la bien-pensance parasite la liberté de création. L’opéra sera finalement joué quelques mois plus tard. La bien-pensance exprime un refus de la laïcité comme valeur rassembleuse d’une société. De nombreuses images, publicitaires ou annonces de spectacles, sont ainsi attaquées au nom du respect que les bien-penseurs estiment dû aux religions. Un air de déjà vu.

Comme pour Les Fleurs du mal ou Madame Bovary, au 19ème siècle, la bien-pensance se construit selon le principe qui consiste à prendre la partie (un indice ou un fragment d’une création)  pour le tout. Elle décontextualise l’œuvre alors que toute création est par nature attachée à son environnement. La bien-pensance s’appuie sur la demande de consensus supposée rassembler « contre » ; le vocabulaire employé est extrême : « sacrilège », « blasphème », « subversion », « pornographie ». Le philosophe Ruwen Ogien souligne le caractère inédit de ces formes de bien-pensance : la dénonciation d’un crime par recherche d’un consensus.  Il avance la notion de « crime sans victime fait à des entités abstraites, métaphysiques ou symboliques ».

La deuxième manifestation de la bien-pensance en matière culturelle s’exprime par la démesure, l’outrance, l’amalgame et le rappel à la tolérance pour mieux discréditer l’autre partie. La confusion est son principe actif : au nom de la revendication légitime des palestiniens à constituer une nation, des groupes militants s’expriment par le refus de dialoguer avec des écrivains israéliens au Salon du Livre de Paris.

Une troisième, plus anodine, se manifeste avec le développement de l’appareil réglementaire et juridique : régulièrement le débat est alimenté par des faits commentés généralement sur le mode de la dérision. En avril 2009, l'affiche de l'exposition consacrée au cinéaste Jacques Tati fait des vagues. En effet, celles du métro et des bus parisiens se sont vues affublées d'un moulin à vent en lieu et place de la pipe du réalisateur des « Vacances de M.Hulot ». Ce sont alors deux logiques qui s’entrechoquent : celle du politiquement correct et celle qui s’attache à préserver le patrimoine culturel. La reproduction de Monsieur Hulot avec sa pipe est une traduction de son personnage dans ses films et s'inscrit dans l’histoire et dans la culture cinématographiques. L’affiche de l'exposition n'a aucun lien avec l'industrie du tabac. La bien-pensance sanitaire maquille les images comme naguère Trotski disparaissait des photos où figurait Staline. Même processus mais simple différence de degré dans les effets.

Vie publique : rhétoriques de l’amalgame et de la compassion

Le deuxième registre de la bien-pensance, celui de vie politique et sociale et le troisième registre celui de l’expression de la vie citoyenne, des relations intercommunautaires mériteraient de longs développements.

Dans le premier cas, celui des pensées contestataires ou marginales sont en butte à des simplifications, des amalgames, des raccourcis qui vient à les discréditer. L’écologie est un exemple de cette démarche de simplification et d’amalgame. L’ouvrage de Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique [2] caractérise la démarche bien-pensante argumentée, étayée de références pour discréditer une pensée jugée déviante. Pour délégitimer les politiques de protection de l’environnement, l’auteur se risque à un rapprochement audacieux. Il établit une filiation entre le souci de nature affiché par les nazis et les préoccupations contemporaines pour la protection de l’environnement. Rien n’étant plus détestable que l’idéologie nazie, il est facile de suspecter l’écologie de tous les maux. Il ne s’en prive d’ailleurs pas. Il feint d’ignorer qu’aujourd’hui, c’est le néolibéralisme contemporain et ses différentes variantes qui pillent les ressources des pays pauvres et refusent de prendre en compte les dégâts causés au cadre de vie.

Dans le second cas, celui de la vie citoyenne (montée des racismes, nouveaux visages de l’antisémitisme, entorses à la laïcité…), la bien-pensance est active. La laïcité est battue en brèche au nom de l’idée qu’elle ne serait pas moderne et par le biais de démarches compassionnelles. Cela est illustré par l’hommage rendu par le président de la République aux victimes du vol AF 447. Pour que la nation dise sa légitime émotion devant les familles des 228 victimes de la catastrophe fallait-il que le président le République assistât à une messe à Notre Dame de Paris ? Il n’y aurait donc que des victimes catholiques ? Faut-il appartenir à une communauté religieuse pour mériter l’hommage de la nation ? Quid des libres-penseurs et des agnostiques ? Cet événement et la désinvolture du politique nous permettent de mesurer à quel degré de confusion nous sommes parvenus dans un domaine d’une grande importance pour la démocratie et pour les sociétés multiculturelles, celui de la distinction entre la sphère privée et la sphère publique. L’écrivaine Danièle Sallenave l’a rappelé avec force : l’hommage présidentiel, dit-elle, était déplacé et va de pair avec le constat que la sphère publique « se dégrade, dès lors qu’elle est envahie par un sentimentalisme où les institutions et leur chef ne devraient pas se complaire mais dont ils espèrent sans doute un bénéfice politique ». [3]

Des lectures pour une plage de lucidité

Si la bien-pensance est une marchandise très présente au BHL, si elle s’étale à la vitrine des produits de la pensée formatée, elle est décortiquée par des auteurs, pas toujours contemporains, qui ont su percer les arcanes de ses procédés. Au premier rang de ceux qui ont regardé de l’autre côté du miroir aux alouettes de la communication, il faut citer le travail du québécois Normand Baillargeon qui s’attache à démonter les mécanismes de la communication médiatique et invite à l’intelligence critique. La citoyenneté, pour Baillargeon, passe par la maîtrise d’outils fondamentaux tels que le langage, la logique, la rhétorique, les statistiques et leurs usages. Baillargeon se réclame de l’œuvre de l’américain Noam Chomsky. Deux ouvrages sont disponibles et sont d’un abord très plaisant, car l’auteur ne répugne ni à l’humour ni à la dérision : Petit cours d‘auto-défense intellectuelle décode les principes de la communication publique et Les chiens ont soif, est consacré à la nécessaire préservation de l’esprit critique. (Lux Editeur, Montréal) En pédagogue averti et partageux, l’auteur plaide pour la diffusion des outils de la pensée critique à mettre à la  disposition de qui en veut. Dans le sac de vacances, il est possible de glisser sans risque de fatigue extrême un ouvrage toujours d’actualité,  le Discours de la servitude volontaire, (Paris Mille et une nuits), qui peut permettre de méditer sur notre condition présente. Enfin, il faut redire tout l’intérêt qu’il est possible de puiser dans les (courts) ouvrages de Georges Hyvernaud comme La peau et les os, Le wagon à vaches (Le Dilettante, repris chez Pocket). Dans toute son œuvre, Hyvernaud se dresse comme un pourfendeur subtil de la bien-pensance au mitan du siècle précédent.

Dans un roman savoureux et pétillant, La tête en friche, Marie Sabine Roger (éditions du Rouergue) oppose la langue emberlificotée des gens de pouvoir à celle des gens de peu. Les premiers jouent de l’opacité de la langue et « parlent de façon tellement compliquée qu’ils te noient le poisson dans de la fioriture. Ces mecs, le jour où il leur prend l’envie de se foutre de toi, c’est fait si poliment que tu les remercies ». (p. 122). Les seconds attendent qu’on leur parle « comme à quelqu’un ». (p.123). La langue de la bien-pensance est celle de la domination. Apprendre à la décoder, c’est commencer son chemin.

 Les billets de ce blog s’arrêtent pour l’été. Prochaine livraison, le 09 septembre.

 


[1] Le Monde, 3 octobre 2006, L’opéra par gros temps, L’autocensure dont vient d’être victime la représentation d’ « Idoenéo » de Mozart à Berlin exprime nos propres angoisses face à un autre construit comme ennemi.

[2] FERRY L., Le nouvel Ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, éditions Grasset, 1992.

[3] SALLENAVE D., AF 447 : un hommage national déplacé. Nicolas Sarkosy confond le privé et  le public, Le Monde,  19 juin 2009.


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