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Le salaire ne doit pas dépendre du mérite

Publié le 07 juin 2012 par Copeau @Contrepoints

Le mérite est une notion subjective, une notion morale dont le contenu varie en fonction des systèmes de valeurs. Dès lors, le salaire dépend non du « mérite » du travailleur mais de la « valeur » du travail.

Par Corentin de Salle, depuis Bruxelles, Belgique.

Le salaire ne doit pas dépendre du mérite

Le jeune joueur belge Eden Hazard part à Chelsea pour la somme de 40 millions d'euros, selon les dirigeants du LOSC.

Le footballeur Eden Hazard « mérite »-t-il son salaire de 500.000€ par mois ?

En apparence pertinente, cette question ne peut recevoir de réponse dans l’absolu. Pourquoi ? Car, pour évaluer le mérite d’une activité, il faut toujours se baser sur un système de valeurs. Or, nous ne vivons plus dans une société structurée par un système de valeurs unique. Au contraire, on y trouve des personnes très différentes au niveau de leurs croyances religieuses et philosophiques, de leurs convictions politiques et économiques, de leurs goûts et préférences individuelles et de leurs valeurs culturelles. La coexistence pacifique de personnes si différentes dans une société diversifiée implique que l’État, tout en reconnaissant l’existence de différents systèmes de valeur (à condition, évidemment, qu’ils ne violent pas les principes universels et les libertés fondamentales), s’abstienne d’imposer un système à tout le monde.

Le mérite est une notion subjective, une notion morale dont le contenu varie en fonction des systèmes de valeurs. Dès lors, le salaire dépend non du « mérite » du travailleur mais de la « valeur » (au sens économique du terme) du travail. Cette valeur, c’est ce que les gens sont prêts à payer pour obtenir une chose, quelle que soit l’utilité de celle-ci. Ainsi comprise, la valeur est une notion objectivable et moralement neutre. Imaginons, par exemple, que l’action d’un manager fasse gagner x millions € à son entreprise chaque année. Ces x millions €, c’est la richesse qu’il crée. Dès lors, il sera payé en fonction de ce qu’il parvient à faire gagner à l’entreprise (et non pas en fonction de sa gentillesse, de son humanisme, du nombre de diplômes qu’il possède, etc.). Les actionnaires, s’ils parviennent à trouver – pour beaucoup moins cher – quelqu’un qui fait gagner autant d’argent à l’entreprise, l’engageront illico. Plus fondamentalement, son salaire correspond à une demande qu’il comble, celle des actionnaires. L’origine de ces hauts salaires n’est pas à chercher, comme on l’entend parfois, dans un caprice arbitraire né d’esprits totalement déconnectés du réel. Ils sont déterminés, en vertu de l’offre et de la demande, sur un marché assez particulier qui est celui des managers talentueux.

Les gens s’intéressent généralement plus à ceux qui les divertissent qu’à ceux qui améliorent la condition humaine : presque tout le monde est capable de citer de mémoire le nom de 10 sportifs ou de 10 acteurs mais presque personne n’est capable de citer le nom de 10 Prix Nobel. Imaginons une rock star qui gagne 1000 fois plus d’argent que le  violoniste qui a remporté le concours Reine Elisabeth. On peut soutenir que, économiquement parlant, il comble 1000 fois plus de demandes dans le public que ne le fait le violoniste lauréat. Mais, dans l’absolu, il n’est pas possible de s’entendre de manière unanime sur l’identité du plus « méritant » des deux. Personnellement, je serais tenté d’accorder plus de mérite à quelqu’un qui, depuis sa prime enfance, a sacrifié presque tout à son art au travers d’un apprentissage long et fastidieux d’une technique dont la maîtrise permet de gagner les cimes de la beauté. Mais les fans de la rock star me rétorqueront peut-être que la musique de leur idole les enivre au-delà de tout, leur permet de vibrer avec la foule délirante, les console dans les moments de blues, etc. et que cette rock star est, assurément, bien plus « méritante » qu’un violoniste qui divertit une coterie de mélomanes prétentieux et un public âgé et cultivé qui sirote du thé dans des homes. Lequel de moi ou de ces fans a raison ? Peu importe.

Cela n’a donc pas beaucoup d’intérêt de se demander si, dans l’absolu, un footballeur tel qu’Eden Hazard « mérite » ou non son salaire. On peut, certes, argumenter en disant que, à côté de cela, des laborantins sous contrat précaire, des éducateurs idéalistes et résolus en prise avec la violence scolaire, des infirmières sous payées et surchargées de travail, etc. sont bien plus utiles à la collectivité et donc plus « méritants ». Mais, on peut également argumenter dans l’autre sens en affirmant que le métier de footballeur exige nombre de sacrifices, que seule une minorité gagne de montants pareils, que ce salaire exorbitant n’est versé que pour une durée très courte, que ce type de carrière s’arrête à 30 ans, qu’elle endommage la condition physique, que le fisc se sert copieusement au passage (au plus grand bénéfice de la collectivité), que c’est du « rêve en boîte » pour chacun, que ce talent génère de l’activité économique, des emplois, des vocations, etc.

Une question, plus intéressante, consiste à se demander s’il faudrait interdire aux footballeurs (aux artistes, aux CEO, etc.) de gagner plus qu’un certain montant. À cette question, il faut répondre par la négative. Pourquoi ? Pour une raison éthique : à quel titre pouvons-nous contrecarrer la volonté de personnes libres et adultes de donner une somme d’argent à une autre personne ? Imaginons, disait le philosophe Robert Nozick, que, à l’entrée du stade, le prix du ticket soit scindé entre une partie (la plus importante) destinée à l’entretien du stade, aux entraînements, au personnel, etc. et une autre partie (quelques dollars) destinée directement aux joueurs qui attirent tous les supporters. Supposons que cette partie soit directement versée dans une boîte transparente. À quel titre ira-t-on priver les joueurs de cette recette au-delà d’un certain montant jugé excessif ? On peut d’ailleurs se demander si cette armée de sociologues, politologues, économistes, etc. qui, s’exprimant sur les ondes, estiment que les footballeurs sont trop payés, ne sont pas eux-mêmes trop payés (souvent avec de l’argent public) au regard des réels services qu’ils rendent aux contribuables (qui – le plus souvent – ont acheté une télé plasma non pour subir leurs analyses mais pour regarder des matchs de foot).

Non, le salaire ne doit pas être fonction du mérite. Eden Hazard gagne plus de 100 fois ce qu’un professeur de philosophie du supérieur comme moi gagne chaque mois. Est-ce à dire qu’il est 100 fois plus méritant que moi ? Sans être vraiment impartial, je ne pense pas. En réalité, la rémunération récompense la « valeur » et non pas le « mérite ». À mes yeux, le mérite de scientifiques, d’inventeurs, d’ingénieurs, d’enseignants, du personnel soignant, etc. est supérieur à celui des représentants du monde du sport et du showbiz. Mais je m’oppose à ce que cette conception soit imposée aux gens qui ne pensent pas comme moi car ils doivent conserver le droit de donner leur argent aux personnes de leur choix.

Refuser tout plafonnement étatique des salaires n’est évidemment pertinent que dans le cas des marchés libres où les consommateurs sont libres de choisir. Cela ne s’applique donc pas à la fonction publique ou aux entreprises publiques : dans ce cas, l’argent n’est pas spontanément dépensé mais prélevé d’autorité chez les contribuables. Il est dès lors normal que l’argent public soit dépensé avec parcimonie et discernement. Par ailleurs, le raisonnement doit être relativisé dans un certain nombre d’hypothèses : les clubs bénéficiant d’avantages publics ou qui touchent d’importants subsides publics, les clubs dont les fonds – comme c’est le cas de Chelsea – ont des origines douteuses ou encore les banques ou entreprises qui ont été secourues par l’État et qui n’ont pas encore remboursé leur dette à la collectivité. Dans ces cas-là, certains salaires et bonus peuvent effectivement être considérés comme indécents, non en raison de leur montant mais de leur provenance.


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