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Tibet (2) Tsedang, ville de province chinoise

Publié le 19 mars 2008 par Argoul

Le Tibet est à l’heure officielle de Pékin, à cinq fuseaux horaires de là. Dans la province excentrée de l’empire, on normalise au nom du Peuple, entité abstraite d’un mythe communiste renvoyé éternellement dans le futur. On ne veut voir qu’une tête et entrer dans la modernité au pas de charge dans une discipline d’armée. Tous les moyens sont bons : contrainte, capitalisme concédé à quelques-uns, corruption tolérée, flatteries à l’armée et au nationalisme han. Tout est organisé dans le Tibet non-han : aux camions les grandes avenues, aux cyclistes et aux motoculteurs les contre-allées ; les larges trottoirs sont réservés aux piétons. Toutes les enseignes sont en chinois – langue du Progrès en marche – quelques-unes sont surmontées de leur traduction en tibétain, de très rares en anglais pour les touristes. Graziella, qui ne manque aucune occasion de se faire remarquer, tanne le guide local pour trouver une casquette et protéger sa tête de linotte du soleil implacable des hautes altitudes. Nous sommes en effet vers 3900 m et l’astre tape. Elle trouve une imitation américaine de casquette noire marquée « Tibet » en rouge vif pour 2€.

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Nous grimpons une pente jusqu’au monastère des bonnets jaunes qui domine la ville. Les autorités chinoises  en ont autorisé la reconstruction il y a quelques années après les destructions massives de la Révolution dite « culturelle » en Occident (bizarre conception de la culture…). L’édifice original, fort restauré, daterait du 16ème siècle, mais les statues intérieures ont toutes été refaites il y a quelques mois. C’est ce que nous l’annonce notre Guide Officiel qui prend sa besogne très au sérieux dans un français assez bon - appris à Pékin, centralisme culturel oblige. Il est Tibétain mais « intégré » (à la française - ce qui veut dire sinisé). Il a eu l’autorisation d’aller étudier le français durant trois ans à l’université. Gérard le traite mezzo voce de « collabo », mais que peut-on savoir de l’esprit d’un jeune tibétain tiraillé entre la tradition monastique et l’attrait de la modernité ? Il s’appelle Tawa – « la lune » en tibétain. Dans le temple, les statues gigantesques de personnages assis en lotus représentent Tsong Khapa, le réformateur des monastères tibétains au 15ème siècle, dont nous n’avons pas fini de voir les effigies dans les édifices religieux successifs que nous visiterons. L’odeur nationale du Tibet me saute aux narines dès l’entrée, cet effluve de beurre de yack rance, de fumée de santal, et de relents humains. Quelques tibétains du coin, venus accomplir leurs dévotions dans le temple, nous regardent passer, les yeux ronds. Ils ne doivent pas voir beaucoup d’étrangers et encore moins d’occidentaux dans le coin. Nous sommes en effet un peu hors des routes touristiques traditionnelles.

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Plus haut est un monastère de femmes. Nous sommes contents de l’atteindre car il commence à pleuvoir et nul n’a rien prévu contre la pluie avec le beau soleil qui régnait à notre sortie de l’hôtel tout à l’heure. De plus, nous avons tous lu « qu’il ne pleuvait pratiquement jamais au Tibet » ! La chapelle est plus petite que dans l’édifice précédent, les statues grandes comme des enfants. On y vénère les photos de l’ancien Panchen Lama, le deuxième personnage religieux du Tibet après le Dalaï Lama. J’ai vu sa momie conservée à Chigatsé en 1992. Sa onzième réincarnation n’est même pas évoquée. Le Dalaï Lama a reconnu en 1995 le choix de l’enfant Gedhun Chockyi Nyima comme Réincarnation officielle. Les Chinois, vexés, ont contesté et nommé par « tirage au sort » (après sévère filtrage politique) un petit Norbu. La réincarnation de dix ans reconnue par le Dalaï Lama a disparu depuis lors, enlevé par les athées han. Il est le plus jeune prisonnier politique du monde. Il est à craindre que les Chinois ne l’empêchent d’étudier : le rendre stupide n’est-ce pas la meilleure réponse au choix du Dalaï Lama ?

Les nonnes ont le crâne rasé comme les moines. Leurs journées se passent à prier, étudier, et cultiver la terre. L’averse ne dure pas. Le ciel se purifie très vite et permet au sortir de la chapelle d’avoir une vue sur les cubes de construction de Tsedang, sur le ruban brillant du Tsangpo qui deviendra le Bhramapoutre une fois passée la frontière indienne et, au loin, sur le panorama des dunes de sable. Mais oui ! Ce sont des formations géologiques que l’on ne s’attend pas à trouver à si haute altitude. Ces dunes sont fossiles, restes de la mer Thétys avant le plissement des Himalaya qui servent de toile de fond. Nous irons sur ces montagnes du décor les jours suivants.

Nous revenons à l’hôtel par les larges avenues peu passantes qui me rappellent les pays de l’est des années 70 ou les photos de Paris en 1910. Les enfants nous saluent en riant d’un « hello » sonore. Une vieille tibétaine me salue même en tirant rapidement la langue avant d’ajouter « tashi dele ». Je suis surpris, mais j’apprendrai plus tard que le tirage de langue est un signe de respect traditionnel.

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C’est de suite l’heure du dîner car il est 19h à Pékin. Depuis Paris nous allons de décalage horaire en décalage horaire et notre estomac ne sait plus vraiment s’il doit avoir faim. Mais dîner occupe l’esprit et nous nous rendons à cette cérémonie avec curiosité et un certain plaisir. La salle de restaurant est vaste, à la chinoise, mais confortable, et le service plutôt aimable - ce qui est peu « maoiste ». Assis autour d’une table ronde au centre de laquelle un plateau tournant permet de picorer de plat en plat, nous goûtons plusieurs mets inhabituels, des légumes cuits très classiques aux préparations étranges : courgettes marinées au sel, ciboules saisies au wok, haricots verts grillés, christophine en lamelles sauce soja, algues croquantes au fragments de poulet, poivron farci, soupe au tofu, champignons marinés à l’ail, boulettes de farine aux concombres – et j’en oublie, dont le sempiternel bol de riz blanc, le délice du chinois.

Malgré l’altitude et certaine barre que certains ressentent au milieu du front, la conversation est animée. On passe des sempiternelles banalités du style « de quel signe du zodiaque es-tu ? » à « mais qu’est-ce que tu fais donc comme métier ? » J’élude un peu, comme toujours, car je répugne aux étiquettes dès les premiers jours, au risque de paraître mystérieux. Les signes du zodiaque m’agacent toujours autant : s’ils révèlent si bien les caractères, on doit pouvoir deviner celui de quelqu’un à son comportement ! Mais à chaque fois que je renvoie ce raisonnement, je parais mauvais joueur. Les filles sont frustrées de ne pouvoir spéculer. On y croit, mais ma remarque pointant l’absurdité de la croyance, on ne peut plus développer. Ce confort trop chéri et sa psychologie de bazar doit être abandonné. On passe à autre chose – jusqu’à la prochaine fois !

Je consulte quelques brochures de propagande à disposition à l’entrée de l’hôtel. Écrites en chinois et en anglais elles vantent le Progrès apporté par le Parti communiste chinois aux féodaux tibétains. L’une expose les buts et moyens du « China National Center for Tibetan Studies ». Le Tibet y est décrit comme « l’une des 56 nationalités chinoises » et l’auteur en appelle à l’histoire pour affirmer avec candeur que les plus anciens documents tibétains étaient écrits en chinois, et que les écrits des lettrés chinois des époques Tang et Sui (581-907) évoquaient déjà la vie au Tibet. Une belle phrase : « le gouvernement central du peuple a délivré pacifiquement le Tibet en 1951 ». C’est une erreur historique. L’armée rouge a pénétré avec 40 000 hommes le 7 octobre 1950 au Tibet, écrasant les quelques 8500 soldats alignés par le pays des neiges. On ne précise pas « peuple chinois » puisque les tibétains sont censés en faire partie. Quant à ne parler que de 1951 et pas 1959, c’est bien rester « dans la ligne » : 1959 était une manifestation de « terroristes réactionnaires », une « affaires intérieure chinoise », pas une révolte d’un pays occupé !

Aujourd’hui, le Centre d’Études comprend « 59 tibétains, 58 Hans et 6 autres nationalités » - mais le Commissaire du Parti pour le Centre est han et les objets d’études sont pour le moins… sino-centrés ! On trouve l’étude des « relations entre le gouvernement local du Tibet et le gouvernement central depuis la dynastie Yuan », « la formation sociale du servage au Tibet », « l’encyclopédie chinoise Tripitaka sur le Tibet – édition de 1730 », « environnement et développement des plateaux Quinhai et Tibet »… Savoureuse propagande aux ficelles si grosses qu’elles ne sont invisibles qu’aux sectaires ! Dans une autre brochure, « Science and technology in Tibet », les thèmes concernent encore tout ce qui intéresse la Chine de Pékin : agriculture, élevage, énergie solaire et géothermique, ressources minérales, sismologie, hydrologie, médecine traditionnelle « trésor de la médecine chinoise » !


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LES COMMENTAIRES (1)

Par ghbali
posté le 27 mars à 22:20
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la chine est un pays tres merveilleux mais il doit donner a tibet son autonome .....

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