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La chair quitte les os…

Publié le 17 juin 2012 par Philippe Thomas

Poésie du samedi, 48 (nouvelle série)

A Ambroise,

Avant l’interruption pour causes techniques de cette veine poétique, peut-être un peu veine sacrée selon l’image ci-dessous, j’avais trouvé cet étrange et macabre poème d’une poétesse anglaise, excentrique assumée au point d’avoir consacré un livre aux excentriques anglais. A l’époque, l’actualité de ce texte pour son dédicataire était plus grande et j’ai presque l’impression de déterrer ce texte de mes tiroirs... Mais peu importe l’actualité quand il est question de thèmes éternels, liés à la finitude de notre humaine condition… On aimera donc chez Edith Sitwel l’espoir qui git dans la poussière et plus encore, comme chez Valéry, le rôle essentiel du ver… Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N'est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas!
(Le Cimetière marin)

O cœur vermoulu moi aussi j’ai connu

la terrible Géhenne de l’os

délaissé de la chair. J’ai aussi imploré

à travers les siècles comme l’os délaissé

toute la poussière de tous les morts de remplir

cette place… Ce ne serait pas la poussière que j’aimais.

Car sous la ville d’or, sous le tilleul

céleste où il était, le Clown en haillons

tenant le Cœur strident et le Fémur,

vous avez vu le clown et son fémur épais, rose-chair,

cette Vénus embaumant l’air d’été.

Verrats, chiens affamés et longs vers de la tombe,

fouillant du museau, le flairaient là.

Alors toi, mon soleil, tu m’as laissée pour y courir

A travers porcs, chiens, vers de la tombe en vagues dressées.

Il faut bientôt, je sais, subir le long tourment

des vers de la tombe dans mon cœur… Tu es si changé

comment te reconnaître, long parmi les autres

vers angoissants de la tombe ? Je ne puis que prévoir

le ver où jadis le baiser s’attacha, et le gouffre moindre de ce dernier adieu.

Edith Sitwel (7 septembre 1887 – 9 décembre 1964), Duo d’un cœur et d’un fémur, traduit par  Jean-Jacques Mayoux et cité dans l’Anthologie de la poésie anglaise contemporaine de G-A Astre, L’Arche éditeur, 1949. « Elle est probablement avec T.S. Eliot le plus grand poète anglais vivant », écrivait d’elle l’auteur de cette anthologie… Une poétesse singulière s’il en fut, et même frénétique… Un autre extrait, également cité dans cette anthologie, sonne l’espoir d’une résurrection et sa lecture à quelque chose de réconfortant pour l’homme, avec son espoir de midi du ver qui est son frère et même, dans une vitre brisée du taudis le reflet du Buisson Ardent…

…Où la poussière loqueteuse est noblement née comme le Soleil

Maintenant Atlas dépose son monde mourant,

Le clerc, les papiers dans l’office poussiéreux ;

Et les amants abordent leurs éclatants Antipodes

Porté par les jeunes mers de sirènes

Des sangs… il ne trouve plus sa sombre nuit dans son midi,

Car ils oublient la polarité de leurs esprits,

Les atomes discordants… Le moindre filon d’or

Et l’attribut de la poussière

Contiennent une veine sacrée … Les lois qui reposent

Dans la poussière irréfutable sont des décrets du Sort.

L’homme n’est plus,

L’espoir de midi du ver qui est son frère –

Celui qui commence par cette forme sans regard

Puis change pour le monde dans le sein de la mère :

Car le cœur de l’Homme n’est pas encore las du chaos,

Et les mains dont les pouces sont tombés d’inaction, les mains sans travail

Où les besoins de la famine ont poussé les griffes du lion

Portent maintenant sur leurs paumes les plaies du Crucifié.

Car maintenant le Messie dans le cœur humain

Sait pour un instant toute sublimité…

Les vieilles gens au crépuscule sur les seuils

Voient dans une vitre brisée du taudis

Le reflet du Buisson Ardent, et la miette

Pour l’oiseau affamé est un morceau du corps brisé

Du Christ qui nous a pardonné… Lui à la brillante chevelure –

Le soleil dont le corps fut déversé sur nos champs pour la moisson.


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