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Les riches des entreprises

Publié le 19 juin 2012 par Bernard Girard
On nous dit que les dirigeants des groupes publics s'organisent pour contester la limitation de leurs rémunérations que voudrait leur imposer le gouvernement. Non pour eux-même (voyons donc!) mais pour le bien de leur entreprise : ils ne sont pas forcément ceux qui ont les plus hautes rémunérations au sein même de leur entreprise (ce qui est sans doute vrai dans plusieurs cas). La mesure, si elle était appliquée risquerait donc 1) de laminer leur autorité et, 2) de réduire les incitations des meilleurs à devenir dirigeant. Deux arguments assez contestables : s'il est vrai qu'ils n'ont pas aujourd'hui les plus gros salaires sans que cela affecte leur autorité, pourquoi en irait-il autrement demain? et, par ailleurs, qui a dit que le désir d'une grosse augmentation est le seul moteur de l'ambition? Dans de nombreuses  entreprises commerciales les promotions entrainent régulièrement une réduction de rémunération (tout simplement parce que changeant de statut, on perd les primes calculées selon le chiffre d'affaires réalisé que perçoivent les commerciaux), cela n'a jamais empêché les meilleurs de se battre pour obtenir ces promotions.
Mais cette ligne de défense met en évidence l'émergence dans les grands groupes (et sans doute aussi dans les les ETI, les entreprises de taille intermédiaire) d'une catégorie que C.Wright Mills avait identifiée dans L'Elite au pouvoir que viennent (enfin) d'éditer en France les éditions Agone : celle des cadres dirigeants d'entreprise, de ces cadres supérieurs qui font fortune grace à l'entreprise et gagnent, disons plus d'un million d'€ par an. Combien sont-ils? Je ne connais pas de statistique qui donne ce chiffre, mais on les compte sur les doigts d'une main ou deux dans les grands groupes et ils ne doivent guère être plus de quelques centaines, chiffre que confirme l'étude d'Olivier Godechot ("les 0.01% les mieux payés dans le secteur privé (1692 personnes), touchaient, écrit-il, au minimum 867 000 €, et en moyenne 1 682 000 € par an"). Ce ne sont ni des héritiers (même si beaucoup sont issus de la meilleure bourgeoisie) ni des entrepreneurs, ce sont des cadres qui ont atteint les plus hauts niveaux de la hiérarchie, ceux où l'on peut capturer une partie de la richesse produite par l'entreprise.
Ils ont un même profil de carrière : issus de bonnes écoles (mais plutôt de HEC, de l'ESSEC ou d'une bonne école d'ingénieur que de l'ENA ou de l'ENS), ils ont été identifiés très rapidement comme de "hauts potentiels" par les DRH de leur entreprise qui leur ont organisé une carrière rapide leur permettant de découvrir très rapidement tous les postes de responsabilité, à commencer par ceux liés à la finance. Ils ont progressé parce qu'ils ont su donner l'impression de compétence et montré leur loyauté (il n'est pas rare qu'ils aient été amenés, au cours de cette carrière à licencier des collègues, des amis, épreuve fatale aux plus sensibles). Ils y ont gagné une certaine irresponsabilité (ils vont si vite d'un poste à l'autre qu'ils ne supportent jamais les conséquences de leurs décisions, c'est toujours au successeur de rattraper leurs éventuelles bourdes) et beaucoup d'arrogance : leur carrière rapide témoigne de leurs qualités.
Ils ne se sentent pas forcément riches (et ne se vivent pas toujours comme tel) mais ils le sont infiniment plus que ceux qui occupaient les mêmes postes il y a quinze ou vingt ans. Ils ne sont ni avides ni cupides, juste attachés à des rémunérations qui sont comme autant de signes de leurs "qualités supérieures", d'indices de la confiance qu'on leur fait. Leur richesse leur permet d'accéder aux produits de luxe (montres, bons restaurants, voiliers de plaisance…) mais ils ont, en général, l'argent discret.
S'ils sont sur un marché de l'emploi, celui est étroit et essentiellement national : on voit peu de cadres dirigeants d'origine étrangère dans les entreprises françaises, et guère plus de français ou de britanniques à la tête des entreprises allemandes, suédoises ou espagnoles.
Leurs rémunérations élevées sont moins dues à leurs talents et à la compétition sur le marché du travail qu'à une idéologie, celle qui veut que la création de valeur pour l'actionnaire soit le premier objectif de  l'entreprise et que seules permettent de l'obtenir des politiques de rémunération qui alignent les revenus des dirigeants sur l'intérêt des actionnaires. Politiques encouragées par les mesures prises depuis plusieurs années pour réduire le taus d'imposition des plus riches.
Le taux d'imposition à 75% que propose François Hollande et les mesures prises dans le secteur public forceront probablement les entreprises à revoir le mode de rémunération des cadres dirigeants (à quoi bon gagner tant si c'est pour le donner à l'Etat?) et sans doute à s'interroger sur leurs principes : la création de valeur pour l'actionnaire doit-elle être vraiment leur objectif principal? Mais cela ne devrait guère avoir d'impact sur la qualité de leur management.

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