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Recul sur l'écriture (1)

Par Deathpoe

«Que du vent. Tes mots ont ce pouvoir, ton aptitude à te donner est colossale, que tu en prennes conscience est vital. Tu le savais sûrement depuis longue date -juste que tu n'y avais pas vu quelque chose d'une réelle importance (pourquoi cette réalisation soudaine?). C'est ainsi que je perçois les artistes, les vrais artistes. Moi? Je m'assis en tailleur, j'inspire profondément.» (Célia L. -17 Juillet 2006- Villecomte)
C'est avec une certaine insistance que j'ai voulu prendre le plus de recul. Il était parfois arrivé qu'on me demande "Depuis quand écris-tu?", comme si écrire était été activité particulière, qu'on pouvait simplement dépeindre, définir, avec un commencement, un entraînement. À cela j'avais répondu "Bah, depuis la maternelle, quand on commence à tracer des boucles pour les lettres." La personne n'avait apparemment pas trouvé ça drôle, alors que c'était pourtant la réponse la plus honnête que je pouvais donner. Néanmoins il ne m'est pas difficile d'admettre que j'avais honte de cette question: d'une part c'était comme si l'on pénétrait mon intimité, fait totalement absurde puisque tout "artiste" ou tout au moins tout créateur, sans chercher à donner une définition, une explication à ces termes, livre son intimité, tout le panel de ses émotions personnelles comme une mise à nue de ce qu'il est, ressent, voit. Encore maintenant cette question me gênerait et, lorsqu'il arrive, heureusement rarement, que quelqu'un évoque avec enthousiasme ce que j'écris, je ne peux que me contenter de baisser les yeux et d'avoir honte.
 J'ai rempli de février 2006 à février 2009 cinq carnets: poésie essentiellement, remarques sur l'écriture,annotations diverses, citations ou idées jetées pêle-mêle. Il me semble à présent que ce sont les seuls souvenirs qu'il me reste d'une certaine transition dans ma vie personnelle et je peux déterminer pour la plupart de ces mots écrits sur des pages à petits carreaux, la période et l'endroit où ils ont été écrits. Mettons que ce sont comme des enregistrements vidéos de mes souvenirs et pensées.
J'ai rempli de plus en plus frénétiquement mes carnets depuis mes dix-huit ans,septembre 2006. À cette période, une page du carnet est arrachée, manquante.
À peine entrée dans ma chambre, elle avait regardé la pièce et dit «alors c'est là que tu écris». Le cocon de coton dans lequel l'alcool nous avaient plongés épargnait toute remarque supplémentaire, on se comprenait sans autre mot inutile. Juste le spot au-dessus de mon lit et ma lampe de bureau étaient allumés. Après avoir ouvert la fenêtre et allumé une cigarette, j'ai sorti le carnet et le Parker à encre noire. En silence j'étais penché sur la page. Une fois terminée, j'ai déchiré délicatement la page et l'ai pliée en trois, lui demandant de lire quand je ne serai pas là. Puis finalement, j'ai terminé ma cigarette par la fenêtre et me suis retourné: «Désolée je ne pouvais pas attendre».
Jamais jusque là et depuis je n'ai eu l'occasion e. Voir de manière si concrète,si directe et expressive la réaction à quelque chose que j'avais écrit. C'est à ce moment là, il me semble, que j'ai réalisé que le fait le plus important dans l'écriture, et surtout dans la relation au lecteur ou, finalement, au néant, était qu'il était impossible de prévoir la réaction instantanée, franche et incisive, et par conséquent impossible de travailler en conséquence.
Les années suivantes j'ai abandonné les petits carnets pour leurs préférer les blocs de correspondance, qui avaient l'avantage de laisser plus d'espace pour les corrections à posteriori ainsi que pour une meilleure visibilité générale du texte, sa longueur, ses enchaînements et sa structure.
Nombre de projets de cette époque se sont finalement retrouvés bien vite avortés: malheureuses tentatives de romans, essais de critique littéraire ou cinématographique, acharnement sur un recueil de poésie. De cette époque je ne garde que le dernier en gestation, déjà commencé au moment des petits carnets.
La seule question que je puisse me poser actuellement reste «Qu'est-ce que cette période m'a apporté?» et ce, strictement du point de vue de l'écriture. Difficile d'y répondre vraiment. Quand bien même j'ai pu écrire un peu moins de mille textes "nocturnes" (dont quelques uns, très peu à vrai dire, auront constitué brièvement la rubrique "Mots sur la table"), ces textes ne m'ont apporté que très peu en terme de développement de la sensibilité et de l'énergie à transmettre. Pas d'écho, pas d'ouverture. Dans l'absolu, ils m'auront permis d'aiguiser la précision du mot juste pour une sensation donnée, du moins en partie.
Il me semble ces temps que je ne pense plus autant «au fait» d'écrire. Simplement, dans un premier temps, y réfléchir, structurer, ou ne serait-ce qu'essayer mentalement. De même, ne plus rien espérer, ne plus envisager l'écriture comme une activité dite «réelle», voire comme un travail... Ou, pour le dire autrement, se voir parfaitement ancré dans le contexte du système sans que quoi que ce soit, et certainement pas l'écriture, ne permette de sortir de ce cadre ou même ne serait-ce que de le modifier. 
Il s'avère finalement que, sans y penser, sans «vouloir écrire» et s'accrocher à cela comme à une bouée crevée, les mots viennent seuls jusqu'au bout des doigts pour se retrouver sur la feuilles, dans un claquement de touches ou sur un clavier virtuel. Écrire apparaît alors comme un jeu, presque une décompression naturelle et quotidienne qui ne fait que suivre l'humeur sans aucun besoin pré ou à posteriori. Quel sens à cela? Au demeurant une excellente question, pour le moment sans réponse. Ce que je peux avouer, avec une certaine pointe d'amertume, est le fait que jusqu'à maintenant l'écriture était intimement liée aux femmes (ou plus souvent des filles physiquement matures mais à l'ego enfantin) que j'ai connues, pour ne pas dire aimées. Certainement pas une façon de faire la cour, simplement une manière d'exprimer ce que la parole taisait. Naturellement, il a fallu que cela cesse.


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