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"Amours au temps du communisme" de Bessa Myftiu

Publié le 02 juillet 2012 par Francisrichard

Bessa Myftiu est albanaise et le français n'est pas sa langue maternelle. Mais son français, que ce soit à l'oral ou à l'écrit, est d'une telle qualité que certains francophones feraient bien de s'en inspirer...

Après l'avoir entendue deux fois lire des textes de son cru à Lausanne, l'envie m'est venue de lire un livre d'elle.

La première fois elle lisait des extraits au Sycomore à l'invitation de l'AVE ici, la seconde au Lausanne-Moudon à l'invitation de l'association de rencontres littéraires Tulalu ici.

Il ne me semble pas que Bessa soit un prénom usité en dehors de l'Albanie. J'ignore s'il a la même étymologie que la bessa albanaise. Dans son livre, où la bessa est très présente, l'auteur explique au béotien qu'il s'agit de la parole donnée, de la parole d'honneur, à laquelle il ne faut surtout pas manquer.

Anila, Diana et Monda, belles quadragénaires, sont invitées à Tirana au mariage d'une amie commune, Mira. Mais elles se trouvent toutes trois bloquées à l'aéroport de Rome à cause de (ou grâce à) une grève. Au lieu d'être à la noce, elles vont fêter l'événement toute une nuit en se racontant leurs amours albanaises au temps du communisme.

Jadis Anila a épousé un fils à sa maman, qui n'est plus l'étudiant plein d'humour qui l'avait charmée et avec qui elle a eu un fils. Elle divorce donc. Du coup elle est considérée comme une putain dans ce pays où la morale communiste est encore plus rigide que la morale musulmane traditionnelle. C'est tout dire. 

Pour son malheur, après avoir été abusée par lui, elle tombe amoureuse d'un beau Kosovar, Halil, qui veut bien d'elle pour la bagatelle, à condition que cela ne se sache pas, mais qui ne veut certainement pas l'épouser pour garder intacte sa réputation auprès de sa famille, qui prime sur tout le reste, et parce qu'il ne supportera jamais au fond de lui-même qu'elle ait appartenu à un autre.

Comme dit l'auteur, "Au Kosovo, l'individu n'est pas encore né."

Dans le même temps Anila finit par tomber amoureuse d'un autre Kosovar, Murat, qui a mêlé son sang à celui d'Halil et qui le considère comme un frère. Tout poète qu'il est, il a grandi dans la haine des Serbes et n'est pas moins soucieux du qu'en-dira-t-on de sa famille que son ami fraternel. Ils sont l'un comme l'autre "incapables de se passer de la famille par amour pour une femme". 

Dans les années 1980, en Albanie, où les mariages sont arrangés par les pères de familles qui se connaissent, n'est-il pas impensable pour une Anila divorcée - la pire des infamies -d'être amoureuse de deux hommes à la fois?

Diana a une maman rejetée par la société albanaise communiste parce qu'elle a la sulfureuse réputation de séduire les hommes, tout en étant bien incapable de les retenir. Forte de cette leçon maternelle, Diana n'a pas l'intention de se laisser mener par le bout du nez par les hommes et joue son rôle de femme fatale à merveille.

Un jour, pourtant, elle est attirée par un beau jeune homme de dix ans plus jeune qu'elle, Thanass, qui est tombé amoureux d'elle dix ans plus tôt, sans qu'elle ne le remarque - ce qui pourrait lui valoir d'être radiée de son poste pour outrage à la morale communiste. 

De plus, la mère de Thanass n'a pas meilleure réputation que la sienne. Speakerine à la télévision elle a été mutée en province dans une maison de la culture après avoir été surprise en flagrant délit d'adultère.

Diana et Thanass décident de partir dix jours en bord de mer. La veille du départ, par accident, Thanass coince son pénis dans la fermeture éclair de son pantalon. Il y voit un mauvais présage et, de mauvais gré, il accepte de faire l'amour à sa belle, pour s'en repentir aussitôt.

Diana craint d'être enceinte. Pour avorter, elle se fait faire une piqûre réservée aux chevaux. Pour éviter une infection, elle se fait prescrire des antibiotiques au nom d'un chat. Pour être présentable en cas de malheur, elle soigne ses ongles de pieds. Mais rien n'y fait. Elle est bien enceinte. Un médecin accepte de faire une intervention sans demander de contrepartie.

Ayant réussi à se faire avorter "sans rien demander, sans payer, sans coucher" dans un pays où un tel acte coûte une fortune et où un médecin qui le pratique risque la prison, aux yeux de Thanass, Diana est devenue une déesse. Mais peut-il encore aimer quelqu'une qui n'est plus son égale et qui lui a donné par son amour une réelle assurance?

Monda, petite, est amoureuse de son cousin, le beau Sergueï. La mère de ce dernier est tchèque, ce qui est un crime en Albanie au temps du communisme. Sergueï est amoureux de Monda, mais, comme ils sont cousins, c'est un amour interdit. Le père de Monda, à propos de la légende de bessa, qui raconte un amour impossible entre un frère et une soeur, ne leur dit-il pas:

"Si l'on aime vraiment l'autre, on doit souhaiter son bonheur, et pas seulement l'accomplissement de notre amour. Je veux que vous appreniez cette leçon, mes enfants. L'amour n'est jamais égoïste, il est sublime. Promettez-moi de vous aimer vraiment."

Sergueï jette alors son dévolu sur la belle Katrina, une copine de Monda, et se fait surprendre au lit par les parents de celle-ci. Seulement Katrina est la fille d'anciens bourgeois, mis au ban de la société par le régime communiste. Aussi Sadri, le père de Sergueï, s'oppose-t-il avec véhémence à une telle mésalliance.

De dépit, pour punir les autres, mais surtout pour se punir lui-même, Sergueï épouse une femme laide, la fille du président du Conseil de quartier. Toute beauté n'est-elle pas "mêlée de tragique - ne fût-ce que par son côté éphémère"?

Ces amours au temps du communisme semblent effectivement d'un autre temps, bien lointains. Ils ne sont pourtant pas bien différents de ceux qu'ont connu les femmes et les hommes de ma génération, avant que la révolution des moeurs de soixante-huit ne soit survenue. 

En tout cas, c'est ce genre de retours en arrière - flashbacks en anglais - qui permettent de mesurer les changements profonds opérés dans les moeurs de nos sociétés. Fastes ou néfastes? C'est une autre histoire.

Parmi tous ces changements se distinguent quelques permanences, que Bessa Myftiu souligne ici ou là par un aphorisme tel que:

"On ne se sépare jamais d'aucun amour, on apprend seulement à vivre sans."

Ou encore:

"On croit toujours qu'on va mourir à la rencontre de son passé et chaque fois on y survit."

Toujours est-il que tant que durent leurs amours:

"Les amoureux n'ont nul besoin de variations, de distractions, de surprises et de péripéties: ils se suffisent l'un à l'autre."

Francis Richard

Amours au temps du communisme, Bessa Myftiu, 304 pages, Fayard ici    


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