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Visa pour l’Image – Perpignan : Conversation avec Jean-François Leroy

Publié le 13 juillet 2012 par Pixfan @pixfan

Extrait des propos recueillis par Olivier C. Laurent (News Editor au British Journal of Photography)

Olivier C. Laurent : Je commence sur la programmation elle même. Sous quel signe se trouve l’édition 2012 au niveau de ce que vous allez montrer ?

Jean-François Leroy : Comme d’habitude, il n’y a pas vraiment de thème. L’édition suit l’actualité de l’année, qui est au moins aussi lourde que l’an dernier. Même sans Fukushima et le début du printemps arabe, il y a le retrait des troupes américaines en Irak, la chute de Kadhafi, la Syrie qui était une révolte et qui devient un charnier pour journalistes et pour les populations civiles bien évidemment, tout ce qui se passe au Soudan, au Nigeria, au Mexique… Une actualité malheureusement très chargée. Et sur un plan plus récréatif, il y a les élections en France.

 

Visa pour l'image 2012

Olivier C. Laurent : Il y a la crise financière aussi. Un sujet sur la Grèce ?

Jean-François Leroy : Oui, nous avons une exposition sur la Grèce et des sujets en projection que j’ai vus la semaine dernière sur Occupy Wall Street ainsi que sur les Indignés. Ce sont des sujets visuels. Le problème de la dette grecque – espagnole ou italienne –, c’est qu’il est très difficile de la montrer en photos. Et pour nous, forcément, c’est le visuel qui prime.Mais au sujet des conséquences de la crise financière. Aux États-Unis, il y a le groupe Facing Change avec Anthony Suau qui suit les conséquences de la crise économique de 2008. C’est une chose à laquelle je suis sensible. J’ai rencontré longuement Anthony dernièrement et nous avons décidé d’un commun accord de faire un gros volet Facing Change pour les 25 ans de Visa pour l’Image, en 2013, avec Brenda Ann Kenneally, Anthony Suau, Stanley Greene, Jon Lowenstein, David Burnett, etc. Malheureusement, on n’a pas un Facing Change en Europe. Aux États-Unis, ils ont l’appui de la Bibliothèque du Congrès et d’une grande marque d’appareils photo, ils ont des donations. C’est un système qu’on n’a pas en Europe. L’autre problème, c’est de fédérer. On n’a peut-être pas, en Europe, l’énergie d’Anthony Suau. Parce que les talents, on les a, je suis formel, mais on n’a pas la cristallisation d’une telle énergie. C’est un sujet sur lequel nous sommes très branchés et que nous suivons avec énormément d’intérêt.

Olivier C. Laurent : Il y a aussi une rétrospective du travail de Rémi Ochlik. Je voulais que vous me parliez de lui.

Jean-François Leroy : J’ai rencontré Rémi en 2004, il avait 20 ans. Jérôme Delay m’a envoyé un mail le 22 février (le jour de sa mort) : « Je sais que tu es très triste, mais tu dois être fier parce que c’est toi qui nous as fait découvrir son travail. » Rémi, pour moi – c’est très prétentieux ce que je vais dire, mais c’est affectueux –, c’était un bébé Visa pour l’Image. Je l’ai rencontré en mars ou avril 2004, présenté par Mark Grosset qui était le directeur d’Icart Photo, l’école où il enseignait. Ensuite il est parti à Haïti. Il m’a montré son boulot en revenant. On l’a présenté le samedi soir en disant : « Vous dites que le photojournalisme est mort… Voici la preuve vivante que vous avez tort ! » Ensuite, nous sommes restés en contact permanent.

L’année dernière, il a eu plein de photos projetées sur le printemps arabe. Il me faisait l’amitié de croire en mes editings, il me montrait à peu près tout ce qu’il faisait. L’année dernière, j’ai été bouleversé par la mort de Tim Hetherington, de Chris Hondros et de Lucas Dolega. Rémi, je le vis mal, parce qu’il avait 28 ans et qu’il était bourré de talent. C’était un mec tellement gentil, aimable. Il est mort le 22 février. On a fait un petit hommage avec ses copains le 22 au soir au 61. Quand je suis rentré, j’ai fait un mail à Jean-Marc Pujol, le maire de Perpignan : « Rémi, c’était un pote de Visa pour l’Image, c’était un bébé de Perpignan. Je voudrais vous proposer de rebaptiser le prix du Jeune reporter en prix Rémi Ochlik. » Il m’a répondu oui tout de suite.

Tant qu’il y aura ce prix, on se souviendra de Rémi. Alors pourquoi je fais une rétrospective ? Sur huit ans de travail… D’abord il y a le matériel… et puis c’est pour tous les gens qui ne seront pas à la projection du vendredi durant laquelle on expliquera pourquoi on a rebaptisé ce prix. Je veux en particulier qu’on puisse expliquer aux scolaires de la troisième semaine qui était Rémi Ochlik. Je vais vous avouer quelque chose que l’on me reproche souvent mais que j’assume : Visa pour l’Image, c’est une histoire de photo, mais c’est aussi une histoire de cœur. Peut-être peut-on appeler ça une famille Visa pour l’Image. Je ne le renie pas. Il y a des gens comme Patrick Robert, Alfred Yaghobzadeh, Noël Quidu, Paolo Pellegrin, Stanley Greene, Eugene Richards… il y en a plein, qui sont doués. Des types comme Guillaume Herbaut, Samuel Bollendorff, Jérôme Sessini… c’est des gens que j’ai vus grandir, que j’ai vus naître presque, que je suis et avec qui j’ai la chance d’entretenir des rapports un peu plus que professionnels.

Olivier C. Laurent : Chaque année vous menez un combat à Visa pour l’Image : les agences qui bradent leurs prix, Photoshop… Cette année, ça a l’air d’être contre Hipstamatic, Instagram, Facebook, etc.

Jean-François Leroy : Ce ne sont pas des combats, ce sont des coups de gueule. Non, pas contre Facebook, mais oui contre les agences qui bradent leurs prix, ça continue, et de pire en pire. Les retouches sous Photoshop, non… c’est impossible de faire une expo sans retouches Photoshop. Cette année, c’est la mode Hipstamatic, Instagram qui m’exaspère. Si je photographie une poubelle avec Instagram, la photo est jolie mais je n’y suis pour rien, c’est l’appareil qui fait tout. Où est l’œil du photographe ? En revanche, quand Karim Ben Khelifa photographie en Syrie avec un iPhone, je comprends que c’est pour des raisons de sécurité. Mais on peut faire des photos avec un iPhone sans utiliser Instagram ou Hipstamatic. Nous avons montré il y a deux ou trois ans les photos de David Guttenfelder faites avec Polarize – qui existait encore. Nous avons projeté trente photos avant de montrer une rétrospective de lui sur dix ans en Afghanistan, où il avait utilisé du 6×6, du 24×36, du panoramique. Cela pour dire que, quel que soit l’outil, ce qui nous intéresse c’est l’œil. Hipstamatic, Instagram, c’est une paresse intellectuelle et ça devient un « truc ». Et ce n’est pas parce qu’on fait des photos à l’Hipstamatic que c’est un sujet.

Olivier C. Laurent : Vous avez reçu beaucoup de sujets Hipstamatic ?

Jean-François Leroy : Je ne les regarde même plus. Si, je regarde ceux sur la Syrie, quand je sais que les gens font ça non pas par parti pris esthétique mais par sécurité. Pour la Syrie, je comprends que l’on n’ait pas envie de sortir un gros boîtier avec ce qui est arrivé à Gilles Jacquier, Rémi Ochlik, Marie Colvin et les trois Syriens. Le téléphone vous permet de témoigner sans prendre trop de risques. Donc je regarde. Mais faire le résultat des élections en Hipstamatic, non. Parmi les photographes dont on parlait, je n’imagine pas Paolo Pellegrin, Stanley Greene, Pascal Maitre ou Nick Nichols passer à l’Hipstamatic. Ils ont envie de garder la maîtrise.

Olivier C. Laurent : Je parlais avec les jurys du World Press Photo pour le prix photo et le prix multimédia, et ils me disaient que l’un des plus gros problèmes qu’ils ont en regardant les milliers de photos reçues, c’est l’editing, le séquençage, qu’ils trouvaient terribles dans la plupart des cas, et que c’était impossible parfois de voir un sujet bien construit.

Jean-François Leroy : Il y a vingt-cinq ans, les photographes avaient des interlocuteurs, que ce soit leur picture editor dans un magazine ou leur éditeur dans leur agence photo. Pourquoi des gens comme Nick Nichols, Erika Larsen, Pascal Maitre, éditent encore superbement bien ? Parce qu’ils travaillent avec National Geographic, ils ont un éditeur qui les suit, qui leur dit : « Trop large, il faut t’approcher, faire plus serré. » Ils ont un interlocuteur. Souvent, c’est le problème du digital, on fait une séquence de 25 photos en trois secondes et on envoie les 25 sans faire d’editing. Il n’y a jamais d’interlocuteur. C’est un maillon de la chaîne qui manque beaucoup. C’est un poste qui a disparu dans 95 % des cas. Avoir un regard extérieur. Toutes les photos de Rémi Ochlik étaient éditées par Arnaud Brunet. Alexandra Boulat était pitoyable comme éditrice ; si elle n’avait pas eu Jérôme Delay et Noël Quidu, c’était dramatique.

Olivier C. Laurent : Est-ce qu’il y a possibilité que Visa pour l’Image fasse quelque chose pour aider ces photographes ? Soit pour apprendre à éditer, soit pour aider ?

Jean-François Leroy : C’est ce que nous essayons de faire avec Transmission pour l’Image. Je conseille à tous les photographes de travailler avec quelqu’un qui a un regard complètement extérieur. Mais ils ne le comprennent pas tous.

Olivier C. Laurent : L’année dernière, je parlais avec les créateurs du magazine sur iPad, Once Magazine. Ils viennent de la Silicon Valley, ils n’avaient rien à voir avec la photographie à part un intérêt personnel. Ils me disaient qu’on leur apprend dans la Silicon Valley à essayer tous les jours de remettre en cause les marchés, de changer le fonctionnement d’un marché d’un secteur, et qu’ils étaient arrivés avec ce projet à Visa pour l’Image, et qu’après quelques jours, ils étaient sidérés par le manque de volonté des agences ou des photographes de changer leur façon de travailler. Est-ce que c’est le cas d’après vous ?

Jean-François Leroy : Le schéma traditionnel est : « on va vendre nos histoires aux magazines ». Ça ne marche plus et personne ne se remet en cause pour savoir comment vendre ailleurs. Je trouve ça dommage mais ils ont raison. Ce qui est intéressant avec tous ces jeunes photographes de la nouvelle génération, c’est qu’ils ne sont pas habitués à ce qu’on leur paie des billets d’avion, des hôtels 5 étoiles. Ils arrivent en se disant : ça va être dur, on va en baver. Ils ne sont pas désespérés. Un des premiers qui m’aient bluffé, c’était Dominic Nahr. Il me disait : « On me parle de l’âge d’or, mais je ne sais pas ce que c’est. »

Lien : Visa pour l’image


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